Stabat Mater – Elisabeth Raynal

Stabat mater

« N’est elle pas une femme extraordinaire ? Tout est dit, on l’abandonne à ses propres forces, on la laisse se débattre avec la douleur ». Mme de Staël.

Le regard détourné semble baigné de larmes qui coulent discrètement sur les joues pâles de la madone. Un voile bleuté tombe en plis légers sur la robe empesée. Il cache le visage assombri aux yeux de l’enfant qui joue naïvement sur les genoux de sa mère. La tunique blanche du petit garçon contraste étrangement avec l’ombre de la robe. Il sourit, et semble illuminer tout autour de lui la salle vide et trop propre du musée. Deux visages détournés. L’un pleure quand l’autre rit. La statue fige deux regards qui s’évitent, mais le bois poli par l’âge unit deux êtres qui s’aiment. Un mystère paradoxal, celui d’une mère et d’un enfant qui ont bouleversé le monde. Un troisième visage se poste en vis-à-vis des effigies de bois. Jeune mais déjà ridé, cerné par des nuits trop courtes et par une anxiété diffuse. Posté devant l’œuvre d’art, ce troisième regard parait inexpressif.

Anne reste les bras ballants. Ce n’est pas la première fois qu’elle passe devant cette statue sans trop y prêter attention, en spectatrice distraite. Elle aime ce musée, elle y entre souvent, lorsqu’elle est un peu en avance. Il offre une évasion facile, l’hôpital est situé juste en face. Cette fois encore elle ne pensait pas s’arrêter, mais elle a été saisie au passage par le regard douloureux, et elle ne peut s’en détacher. Tout comme si cette visite occasionnelle l’avait conduit très précisément vers un but fixé d’avance. Anne se penche sur le cartel gravé en lettres dorées sur le piédestal. « Mater dolorosis », auteur inconnu, XVe siècle. La description est accompagnée d’une prière ancienne, en latin : « stabat mater dolorosis »… La vierge souffre parce qu’elle tient en ses bras son enfant et sait qu’elle le verra mourir trop tôt. Elle l’a lu dans ce livre, qu’elle a laissé tomber. Une sorte de prophétie. Cela fait longtemps qu’Anne ne croit plus en Dieu. Elle s’y connait un peu, ayant fréquenté les cours de catéchisme lorsqu’elle était enfant, mais il y a des années que toutes ces fables lui sont sorties de la tête. Cette statue l’intrigue cependant, cette prière également. Anne aime l’art médiéval, elle trouve en cette beauté un réconfort tangible. Une étrange harmonie sourde des œuvres, une beauté qui suffit selon elle à expliquer le monde, à lui donner son sens. L’art suffit bien à Anne, nul besoin de convoquer Dieu ou les anges pour combler sa vie. Elle scrute une fois encore la vierge douloureuse, pour lui arracher peut être une obscure vérité qui l’aiderait à quitter sereinement les salles vides du musée. Comment souffrir autant, et rester pourtant ferme, confiante et maternelle avec cet enfant condamné ? La madone demeure mystérieusement silencieuse, comme si sa posture réservée allait dissuader quiconque de découvrir l’objet de sa souffrance. Si seulement elle pouvait parler, dire à ses spectateurs pourquoi elle peut rester debout. Anne baisse les yeux. Les pieds nus de Marie foulent le livre entrouvert, le livre qui contient sans doute la clef de cette énigme. Dans un fugace instant, Anne se promet d’y chercher une réponse. Mais il est temps. Il lui faut détourner les yeux de la statue et revenir à la réalité. Son rendez-vous n’attend pas. Elle reviendra après.

La madone veille, l’enfant les bras ouverts sourit au monde entier. A ses pieds, des mains tremblantes cachent un visage déformé par la peur. Effondrée devant la statue, la mère est secouée de sanglots. Les images tournoient en son esprit miné par le chagrin. Dans un vertige infini défilent l’enfant, la vierge, l’enfant à nouveau. Des lumières blanches l’aveuglent. Une noirceur profonde l’étreint. Le gardien conduit à l’air libre ce visiteur pris de malaise.

Les traits défaits par la fatigue et l’angoisse se figent, immobiles comme le bois de la statue. Hébétée, Anne contemple la vierge et l’enfant. Elle est revenue. Elle ne peut s’en empêcher. Elle a attendu cette rencontre toute la matinée. Pourquoi ? Elle ne saurait le dire, c’est irrationnel. Mais il lui semble qu’un lambeau de sa peine bien trop lourde s’arrache du cœur éreinté pour se blottir entre les bras de la vierge. Le visage douloureux se fait le miroir de sa propre souffrance. Le mal l’enserre, la presse, mais elle ne peut s’en confier à personne. Sauf à cette madone qui connait le même calvaire, la même attente vaine. Cette vierge qui mène le même combat, vigoureux, inutile. Un calvaire inversé. La mère souffre au pied de la croix de son fils. Le fils souffre devant sa mère crucifiée de douleur. Trois mois. Seulement trois mois… Anne fait un rapide calcul. L’enfant de la statue doit bien avoir trois ans. Le Christ est mort à 30 ans. Trente moins trois, vingt-huit. Vingt-huit ans d’attente angoissée, de joie assombrie par cet avenir dévoilé avant l’heure. La vierge a dû sourire vingt-huit ans, sourire simplement, avec l’arrière-pensée que son fils allait lui être enlevé trop tôt. Elle aurait pu simplement ne pas ouvrir le livre. Mais il traîne négligemment à ses pieds, elle l’a laissé tomber de chagrin. La tentation d’Eve peut être, une histoire terrible qui sans cesse se répète : en savoir trop, n’en comprendre jamais assez. Marie n’aurait pas dû connaître la fin de l’histoire. Anne ne devrait pas connaître la fin de sa propre histoire. Elle est mère. Il est son fils. Elle ne peut pas. Mais le livre est ouvert. Tout s’embrouille, et son esprit divague. Ca n’était qu’une visite de routine, rien de plus. Et voici que tout chancelle. La mine défaite du médecin. Le silence de mort. Le scanner sur lequel il lit comme dans un livre. Et dans un souffle, la sentence : trois mois. La vie d’Anne défile devant ses yeux, le bonheur grandissant d’être aimée, d’être mère, d’être libre et solide. Son métier passionnant, les réunions, l’exaltation des succès continus dans sa boîte, les soirées complices avec Rémi, sa famille, ses amis… Puis les mois de combat, de douleur, enfin la douce rémission, qui se prolonge et laisse penser sereinement à l’avenir. Tout allait si bien. Trois mois. C’est une somme bien trop lourde à porter. Un fardeau qui pèsera toujours plus sur ses épaules affaiblies. Elle a séché ses larmes, elle est rentrée comme chaque soir, a embrassé Rémi qui anxieusement lui a demandé, comme tous les mois : « alors ? ». Elle a pensé à l’enfant rayonnant de la statue. Elle a souri, et répondu : « rien. Tout va bien ». Rémi l’a embrassé de nouveau, il a resserré son étreinte, comme chaque fois que tombe la nouvelle rassurante, mois après mois. Elle a regretté un instant, puis s’est abandonné dans ses bras. Elle ne voulait pas. Elle ne pouvait pas. Tout était mieux ainsi. Elle est allée embrasser Lucas qui dormait déjà, son petit ange blond souriait dans son sommeil. Les larmes se sont mises à couler, et elle a détourné le visage, comme la vierge de bois. Puis elle s’est souvenue de ces mots en latin, psalmodiés depuis la nuit des temps par toutes ces vieilles femmes pétries d’espérance au fond de leurs chapelles sombres : « stabat mater dolorosis » : la mère, malgré sa douleur, se tenait debout.

Alors elle se tient debout, bien campée devant la statue médiévale. Comment une telle beauté peut-elle exprimer une telle souffrance ? Elle comprendra. Elle percera le mystère de cette vierge de douleur. Pour cela, elle le sait, il lui faudra ouvrir ce livre qui a plongé cette mère dans un tel désespoir. Elle n’en a pas envie. Elle n’a pas de temps à perdre avec des sornettes. Mais pourtant il lui semble confusément qu’elle passerait à côté de quelque chose d’important. Elle veut comprendre cette statue. Elle lira, chaque jour. Elle n’a rien dit à Rémi. Pour l’instant, il ne s’étonne de rien, puisque les résultats des analyses n’arrivent jamais qu’à la fin de la semaine. D’ici là, elle peut continuer à se taire, à mentir. Mais s’agit-il d’un mensonge ? Elle veut simplement préserver son amour, ne pas détruire celui qui l’aime et qui souffre pour deux. Cette fois ci elle combattra seule. Ou plutôt, elle combattra avec la statue. Comme un défi absurde, elle fixe la vierge, droit dans les yeux : « Ce sera notre secret. Chaque jour, je viendrai, et je lirai ce livre, et je dirai cette prière. Mais en échange, tu me donneras ta force, pour vivre chaque instant comme si ma vie était éternelle. »

Hier, Anne a ouvert le livre pour la première fois. La première phrase s’est révélée tout à fait énigmatique. « En lui est la vie, et la vie est la lumière des Hommes. La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçues ». La phrase parle de l’enfant. Anne la trouve drôlement ironique. L’auteur a un humour grinçant qu’elle trouve un peu déplacé. En lui est la vie, mais elle est tellement compromise que sa mère n’ose plus le regarder… voilà pourquoi Anne n’a rien dit. Pour préserver un peu cette petite lumière. Tout est bien plus facile comme ça. Elle a revu le médecin. Lui, il sait. Il agit comme si tout cela était normal, mais il déroule son plan d’attaque désespéré avec un air de commisération embarrassé qui est bien plus pénible pour Anne que toutes les tortures qu’il lui promet d’un ton doucereux. Un traitement de fond, pour palier la douleur, et une chimio intensive, le premier mois. Mais après… il n’ose pas en parler, pourtant l’accord est tacite : elle sera libre de profiter de la vie, car l’heure n’est plus vraiment au combat acharné. Rémi n’a pas posé de questions. Mais il en veut à sa femme, c’est écrit dans son regard. Il lui en veut parce qu’il a le droit de savoir, il en souffre tout autant qu’elle après tout. Anne a tenu bon. Il aurait été plus facile de s’effondrer dans ses bras, de sentir sa protection, de se réfugier dans sa force et son calme naturel. Mais elle a pensé à la statue, et a gardé son secret bien caché. A la fin de la semaine, peut être trouvera-t-elle le courage de lui dire, de tout avouer. Elle a besoin de temps, de tact, elle a besoin de comprendre avant cela comment cette madone peut se tenir debout, malgré tout. Elle répète ces mots, doucement : « stabat mater dolorosis », la mère malgré sa douleur se tenait debout.

Le mot est lâché, à la table du diner. « Il prévoit encore une chimio. Par prévention. Il veut être sûr que… ça ira vraiment bien ». L’ambiance est lourde, le non-dit plane. Pourtant Rémi fait confiance. Il avale sa part de tarte, refoule ses larmes et ses questions, et accepte, comme toujours. Il a bien fallu parler, du moins, en partie. La perspective des prochaines semaines ne lui a pas laissé le choix. Elle va commencer les traitements, déjà, elle a dû demander son congé au bureau. Toutes ces formalités lui semblent presque banales, à la longue. Une simple suite de répétitions cruelles. Anne a dit le strict minimum à son mari. Le reste est bien trop dur. Elle n’ose pas. A demi-mots, Rémi pose la question difficile, celle qui revient à chaque fois et que l’on tente d’éluder rapidement, pour en finir vite : « Et pour Lucas ?… ». Elle ne répond rien. Elle réfléchit, voit l’enfant de bois et son sourire innocent. « Il n’a pas à savoir. Je lui dirai avec des mots plus simples, quand il demandera ». Elle sent bien qu’elle se trompe. Mais alors la vierge de la statue se trompe aussi, elle se tait et ne devrait pas. Anne ne sait quoi penser. Elle décide de faire confiance à ce mensonge universel, et de suivre l’exemple de la madone. Ça sera un combat de chaque jour mais elle tiendra le coup stoïquement, quoi qu’il arrive. Elle voit déjà la mine inquiète de son fils, à la sortie de l’école, lorsque les traitements l’auront affaiblie et qu’elle ne pourra plus faire illusion. Une phrase lui revient à l’esprit, une sentence de son maître à penser : « c’est une rude épreuve pour une mère d’avoir crainte de soi et de sa condition humaine devant son fils. » Sartre touche au plus juste. Elle ne peut s’empêcher de rire intérieurement. Remplacer Sartre par ce livre bizarre foulé au pied par la vierge. Quelle étrange idée. Comme chaque jour, elle perpétue son petit rituel de dévot, qui la fait un peu ironiquement sourire, mais dont elle ne pourrait plus se passer : « stabat mater dolorosis ». Malgré sa douleur, la mère se tenait debout.

Aujourd’hui, le médecin l’a laissé tranquille et Anne a pu sortir plus tôt de l’hôpital. Elle a flâné dans les jardins et vient rendre sa visite de courtoisie à la statue qui l’attend dans la grande salle vide du musée. Anne contemple le visage épanoui de l’enfant qui joue sereinement sur les genoux protecteurs. Il sourit comme si rien ne pouvait jamais détruire la confiance inébranlable qui repose en lui. Comment fait-il ? Comment font les enfants pour ne jamais se laisser aller aux pensées sombres ? Ce matin, Anne a lu quelques passages très particuliers d’évangile. Des évangiles apocryphes. Elle s’en étonne elle-même. Jamais elle n’aurait pensé que ses lectures la porterait à ouvrir de tels ouvrages. Elle ne lit pas beaucoup d’ordinaire. Elle n’en a pas le temps, pas plus que l’envie. Mais désormais, au quotidien, ce n’est pas le temps qui lui manque. Du temps à tuer. C’était une histoire toute simple. L’enfant Jésus jouait sur le rivage du fleuve avec ses camarades, et façonnait avec de la boue des cygnes qui s’envolaient dans la lumière du soir. Une histoire idiote, que personne ne pourrait croire. Pourtant hier, Lucas, allongé sur le tapis faisait vivre les marrons d’automne qu’il avait ramassé sur le chemin de l’école. Il jouait avec une telle conviction qu’il a semblé à Anne que ces marrons s’animaient soudainement. Rien n’est stupide au fond dans cet évangile. Les enfants tirent leur force du pouvoir étrange de donner vie par leurs rêves à ce qui semble inanimé. Ils savent s’émerveiller de tout, d’un chocolat ou d’un baiser, d’un oiseau ou d’un marron. Anne sourit à son tour et se promet de donner vie ce soir à ce qui n’a plus grand sens pour elle. Aux marrons de Lucas, aux étreintes amoureuses de Rémi. Avec la même naïveté que si ces instants volés devaient durer toujours. Elle répète avec confiance : stabat Mater dolorosis. La mère malgré sa douleur se tenait debout.

Aujourd’hui est un jour inutile. Tout s’est écoulé comme à l’ordinaire, et Anne n’a de plaisir à rien. Pourtant, elle aimerait vivre chaque instant comme un évènement extraordinaire, elle en aurait besoin. Le regard plongé dans un autre monde, elle se prend à parler à la statue de bois, assise seule sur le banc de marbre du musée. Elle lui raconte ces petits riens qui l’ont exaspéré, la queue chez le boucher, le mail pathétique du patron qui venait prendre de ses nouvelles, le cachet de trop qui lui a donné mal au cœur, et le passage encore une fois déroutant du livre qu’elle a ouvert ce matin. Elle a lu cet épisode déconcertant : l’enfant de bois fait une fugue a quinze ans, la madone le cherche pendant près de quarante-huit heures, et malgré tout, elle ne dit rien. « Elle gardait toutes ces choses en son cœur ». Tout de même c’est un peu gros pour une mère. Anne en rirait presque. Elle imagine la bonne claque que se prendra Lucas, à quinze ans, lorsque les premières soirées le feront rentrer bien trop tard –ou très tôt à la maison. Et le sermon sur les risques des abus divers, et les phrases inutiles, qu’elle-même a entendu plus jeune, les « de mon temps » et « à ton âge »… Son cœur se serre brusquement. Elle éclate en sanglots. Qui reprendra son Lucas le soir où il ne rentrera pas ? Qui lui fera la morale ? C’est terrible de ne pas pouvoir penser à l’avenir. Affreux de se dire qu’il s’écrira sans vous. Elle méditait toutes ces choses en son cœur. Au fond Anne la comprend. La madone connaissait déjà le sort de son enfant. Comment aurait-elle eu le courage d’élever la voix ? Et pourtant, sur cette route de Jérusalem, patiemment, comme si de rien n’était, malgré sa douleur, elle restait debout. « Stabat mater dolorosis ».

C’est un visage voilé par la honte qui se présente face à la statue. Hier, tout a basculé. L’enfer a recommencé, comme la dernière fois, mais plus terrible encore. Anne se demande avec rancœur si la vierge immaculée a pu connaître de telles scènes avec son charpentier de mari. Son Joseph si parfait en tout, comment pouvait-il vivre tout cela ? Ce scandale de l’enfantement divin, ce bouleversement de l’enfant condamné ?… Rémi, c’est certain, vit de plus en plus mal le scandale de la maladie. Il n’était plus que haine et violence. Lorsqu’il est passé dans le couloir et a entraperçu dans le miroir le visage décomposé de sa femme qui perdait sa féminité, sa dignité et ses dernières forces, il a claqué les portes, il a crié.

« Arrête Anne, ça suffit, arrête, je n’en peux plus. Ça ne va pas. Tu le sais, je le sais, ça n’est un secret pour personne. Personne. A quoi joues-tu ? »

Lucas était réfugié dans sa chambre, il ne comptait plus ce soir-là, comme s’il n’y avait plus de genoux protecteurs pour le préserver du monde extérieur. La dispute a duré longtemps, autant que le permettaient les dernières ressources perdues dans le chagrin.

«  Tu ne peux plus faire semblant. Tu dois me dire. Combien de traitements encore ? Combien de temps ça va durer ? De quoi ais-je l’air moi, à faire comme si de rien n’était ?

  • Ça ira, répète Anne en sanglotant. Je te le promets, ça ira. Je vais tout faire, je te promets, ça sera bon. Ca ne sera plus très long, tout ira bien après, fais-moi confiance.

Impuissant devant sa femme effondrée, Rémi s’adoucit. « Je ne voulais pas, tu le sais bien, enfin, tu sais, je… c’est juste que… Parfois j’ai l’impression… que l’on tient tous un rôle, que l’on joue tous dans une sale comédie, la sale comédie de la vie, avec d’affreux masques figés, et personne ne pourra changer le scénario, on se débat, on crie comme des guignols sur la grande scène, mais dans la salle personne n’entend, personne ne sait, et on est seul…

  • Mais, dans une comédie, le dénouement n’est jamais triste, chuchote Anne. Les spectateurs rient, tous ensemble, et un instant ils sont heureux, et ils oublient tout le reste… Plus rien n’a d’importance que leur joie, et au fond d’eux ils savent que ce n’est pas réel, mais qu’ils ont raison de rire… ».

Rémi contemple le sourire de sa femme qui perle dans ses larmes, il l’embrasse, longuement, et leur étreinte semble durer pour l’éternité. Anne oublie tout, le couple se fige, comme la statue préservée par les ans et les remous du temps. Ils s’aiment pour toujours. Ce soir plus que jamais, elle se tient debout. Stabat mater dolorosis.

Devant la statue, ce sourire s’est éteint. Il dégouline comme un masque de carnaval mal peint qui gondolerait sous la pluie. Elle tient pour Rémi, elle tient pour Lucas. Mais que se passera-t-il après, quand elle ne sera plus là pour eux ? Elle ne veut pas y penser, elle s’y refuse, vivre chaque instant comme s’il était éternel, elle se l’est promis. Et pourtant elle ne peut ravaler son amertume : dans le livre, le père de l’enfant disparait mystérieusement, on en parle très peu, il est très effacé. Ce Joseph de Nazareth dit oui, accueille Marie, élève l’enfant, mais sa tâche s’arrête là. Il n’est pas au pied de la croix quand son fils souffre, il ne le défend pas lorsqu’il est accusé et jugé, c’est comme s’il n’existait pas. C’est si facile… Tout le destin se joue entre la mère et son fils. Comme s’ils concentraient toute souffrance, comme si Joseph n’en avait rien à faire. Mais son Rémi ? Comment fera-t-il ? Elle ne veut pas savoir, ça ne la concerne pas, du moins elle aimerait pouvoir ne plus y penser. Pourtant cette image la hante, celle d’un père et d’un fils, main dans la main, marchant tout seuls au bord d’une route. Rémi et Lucas. Elle détourne son regard de la statue. Elle hache les mots de la prière : « Tant que je vivrai ! Je désire auprès de la croix Me tenir, debout avec toi, Dans ta plainte et ta souffrance. » Il faut regarder la réalité bien en face et la soutenir : elle n’est pas seule à être seule. Elle se force à répéter ces mots, elle l’a promis : « stabat mater dolorosis », la mère, malgré la douleur, se tenait debout.

Aujourd’hui l’enfant même semble avoir perdu son sourire, comme si la lèpre du monde avait enfin réussi à voiler ses yeux. Anne ne le voit pas très clairement, des lumières dansent devant ses pupilles, la statue semble voguer sur un grand navire perdu dans la tempête. Elle aimerait appeler l’enfant, dire ce qui l’habite, mais il semble s’éloigner si vite… Elle voudrait crier. Il lui semble être folle, et la folie serre ce boulet noir qui l’enchaîne et l’étouffe, il ne le quittera plus, comme un ami inconvenant qui s’apprivoise, mais qui répugne au premier jour comme au dernier. Elle s’enveloppe de cette chaîne qui multiplie ses médaillons chatoyants, et s’inscrit dans sa chair. Tout autour de sa tête endolorie plane la douce mort qui l’accompagne et se tient prête, à tout instant, mais pas encore – car la souffrance n’a pas encore le dernier mot. Et la chaîne s’étend, elle déploie ses rayons et enserre les cellules et la vie dans le corps, elle étouffe l’ébullition du sang chaud et le souffle doux de l’esprit. Tout est froid et pénible et le soleil à son tour ne brille plus que de dards durs et pressants. La chaîne étend encore ses fers au monde et toute la vie lui est asservie, et tout autour cette peste se tresse et prolifère en pourrissant l’amour. Tout n’est plus que chaos bosselé de tumeurs, en leur cœur triomphe la maladie. Pourtant comme un capitaine droit devant sa barre, elle se tient debout malgré sa douleur et répète : « stabat mater dolorosis ».

Hier, Anne est rentrée un peu tard. Elle s’est assise un instant pour reprendre des forces et s’est sentie fragile, toute frêle, comme si toute énergie la quittait peu à peu, et que chaque souffle devenait plus pénible. Elle a fermé les yeux, et a recomposé un visage souriant, pour aller embrasser Lucas que Rémi a déjà couché. Elle entre dans le noir et pose sur le front de son fils un baiser rapide. L’enfant ne dort pas, il ne parvient pas à trouver le sommeil. Alors Anne reste à son chevet, doucement, et caresse sans rien dire la chevelure dorée. Lucas joue avec la main douce de sa mère. « Tu sais, ce n’est pas la peine de faire semblant. Je le sais moi.

  • Que sais-tu ? demande Anne.

Un silence, puis dans un chuchotement coupable : « que tu vas mourir ».

Elle serre très fort son petit garçon entre ses bras tremblants. L’obscurité de la petite chambre dérobe à la nuit les larmes qui coulent lentement sur les joues défaites. La prière revient à son esprit : « Qui pourrait dans l’indifférence Contempler en cette souffrance La Mère auprès de son Fils ? ». Et elle répète : « stabat mater dolorosis ». La mère, malgré la souffrance, se tenait debout.

« Qui perd sa vie pour moi la trouvera ». Trois jours qu’elle retourne cette phrase dans tous les sens, sans la comprendre, sans en percer l’énigme. Pourtant elle en est sûre, toute la clef du mystère est là. Cette phrase est bien trop folle, bien trop absurde pour ne pas cacher une signification particulière. Enfin, aujourd’hui, il lui semble en avoir trouvé le sens. Peut-être parce que le temps presse, elle le sent bien… La voilà, cette vérité qui lui échappait, la vérité cachée de cette statue de bois. Dans ce paradoxe de la mère qui souffre devant l’enfant heureux se dit le mystère d’un amour très grand, qui sait se faire très humble. Est-ce que cela suffit ? Peut-être pas… Mais pour le moment, ça lui semble essentiel. Anne fixe d’un regard reconnaissant la statue de bois qui peu à peu, à travers ces textes mystérieux, lui livre une façon de vivre le calvaire. Ce livre négligé, elle a eu raison de l’ouvrir. Elle souffre comme la mère au visage détourné, mais il lui semble en avoir appris d’avantage. Appris à se tenir debout.

Anne contemple intensément la statue de bois sur cette petite photographie qu’elle tient entre ses mains. La mère au visage détourné lui refuse un dernier regard. Elle renonce à lui porter secours, elle se cache, comme elle s’est toujours caché, depuis la nuit des temps. Regard de peur, regard de haine, Anne en est sûre. C’est de la haine qui voile les traits de la mère. La haine de l’impuissance, celle du dernier combat. Le secret étouffé par égoïsme, la solitude de la souffrance qui a encerclé ce cœur et l’a miné profondément. Anne le sent bien, c’est cette haine qui manque de l’envahir et gronde dans sa poitrine : pas moi, pas eux, il n’y a qu’injustice. Elle ouvre une dernière fois le livre. Le dernier passage : « mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Mais au pied du calvaire, il y a une femme. La mère. Elle détourne le visage, mais elle se tient debout. Stabat mater dolorosis.

Dans un souffle elle répète encore sa prière inutile lancée vers un ciel clos, prière de toutes les mères qui meurent depuis la première Eve. Mais sur la photographie, toujours, l’enfant rayonne, et sa joie transperce le cœur fatigué de la femme aux mains froides. Fils condamné sur les genoux d’une vierge condamnée. Et pourtant il sourit. A chaque instant, il vit, grâce à elle. Anne comprend alors. Le visage détourné, le secret contenu, ce n’est pas de la haine mais un hymne à l’amour. Dieu que cette statue est belle. Malgré la douleur, le corps se détend et Anne sourit paisiblement, le visage éclairé par la même confiance que celle de l’enfant préservé. Son mari serre la main glacée.

Le secret est scellé sur cette statue de bois dont la photographie chiffonnée repose entre les doigts tremblants de Rémi. Au dos, il déchiffre ces deux mots : « stabat mater ». La mère se tenait debout.