Le Serment du mal

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Sélection proposée par Mohamed

Y a-t-il meilleur savoir que la littérature ? Les mots ont été les glaives les plus aiguisés que les Hercules de la littérature aient jamais utilisé pour comprendre l’étendue de l’esprit humain. Et pour cause, l’esprit est une hydre : coupez-lui la tête, elle en fait naître deux nouvelles. Saisissez-le, et il vous échappe. Quand je dis cela, ce n’est pas prétendre à un objectif socratique de connaissance de soi, trop sobre, trop ennuyeux dit-on. C’est être fasciné par la mécanique de l’esprit -une mécanique qui n’en est pas une, une entité qui ne connaît pas de schéma sinon celui du véritable chaos. Je veux dire : A-t-on jamais compris la dynamique de l’esprit humain ? Il suffit de voir le mal que peut penser un Homme, un Homme innocent. Comment un esprit amoureux de la vie, jouissant des simplicités les plus exquises, soumis à une trahison, peut nourrir les plus sombres passions. Il n’est pas question ici des vendettas et autres vengeances. Celles-ci peuvent être légitimes, machiavéliennes, mobilisant toute l’intelligence humaine pour arriver à leur fin. Loin du serment du mal. Prière, parole d’évangile (!) par laquelle l’esprit non pas pervertit son innocence, mais la fait disparaître. Le serment du mal est le fait par lequel l’esprit n’est plus seulement machiavélien, mais machiavélique. Ce n’est pas penser le mal, c’est l’éprouver et le sentir. Sans vous faire subir cette médiocre lecture plus longtemps, je vous présente quelques œuvres sur ce thème-là dans le plus simple appareil.

51hl3qk1fal-_sx315_bo1204203200_Médée, savante, magicienne, n’hésite pas à trahir sa maison et sa terre par amour : elle tuera certains des siens pour aider Jason à récupérer la Toison d’Or. Le mythe ne vous est pas étranger, et cette splendide et terrible force que peut exercer la passion amoureuse n’en est pas moins inquiétante. Ce sera cependant avec la version d’Euripide que se consommera l’horreur du mythe. Jason l’abandonnera pour la fille du Roi Créon, plus jeune et plus intéressante. Son lit vide et ses draps froids, les joues brûlantes et le cœur glacial, Médée pleurera ses malheurs, avant de décider de détruire le nouveau ménage de Jason en tuant sa progéniture, sa propre chaire, ses enfants.

Le passage de l’amour de l’autre à l’amour du mal n’est cependant pas exclusif à la tragédie grecque. Ce scénario est celui d’un autre génie du mal, le Comte de Monte Cristo. Edmond Dantès est un marin sur le point d’être promu capitaine d’un vaisseau commerçant, d’épouser sa bien-aimée Mercédès, avant d’être emprisonné pour être supposément un agent secret de Napoléon, d’après une lettre de dénonciation anonyme. Ce qu’il n’est pas manifestement pas. Ses nombreuses années au Château d’If, si elles ont produit en lui de mortelles pensées, lui ont aussi fourni les derniers plaisirs de sa vie. C’est par un concours de circonstances qu’il sort d’entre ces tours pour arrêter d’être Edmond. Métamorphosé, il est beaucoup de personnages avant de devenir le Comte de Monte Cristo, et c’est ainsi que Dumas nous fait deviner qu’Edmond Dantès n’est en réalité plus. Que, dès le moment où ont été prononcées les paroles « et maintenant, […], adieu bonté, humanité, reconnaissance … Adieu à tous les sentiments qui épanouissent le cœur !… Je me suis substitué à la Providence pour récompenser les bons … que le Dieu vengeur me cède sa place pour punir les méchants ! », le Comte de Monte Cristo était né. Il passera d’un Dieu vengeur, rendant le mal, à un Diable, faisant le mal.

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La trahison amicale ne finit jamais de déchaîner les plus dévorantes passions. C’est le cas de Guts dans la série de bande dessinée de Dark Fantasy (Manga adulte et gore, loin devant GOT), Berserk (dont le début est adapté en trois films d’animation exquis). Dans le but d’obtenir une divine puissance, Griffith consent à sacrifier ses amis les plus proches, la bande de mercenaires dont il est le chef, et dont Guts est le second. Seul survivant, marqué à jamais comme sacrifice appartenant aux êtres des ténèbres, éternellement poursuivi par des monstres de toutes sortes, Guts entreprendra une quête pour retrouver celui qui l’a trahi, abattant tous ses ennemis. Bientôt, il prendra plaisir à ces boucheries quotidiennes : on voit alors son glissement ambigu, excellemment orchestré par Kentaro Miura, de vengeur à tueur. Même face aux créatures des ténèbres, son entourage voit assez vite que le monstre le plus effrayant et dangereux pourrait bien être Guts lui-même.

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Trêve de morale, ces fades paroles ! Le mal a aussi son élégance et le serment du mal est aussi le discours par lequel l’antihéros séduit et nous laisse admiratifs. C’est le cas de Frank Underwood dans la série House of Cards, le politicien corrompu et génialement mauvais. Si son génie a été déchaîné par une trahison mineure, celle de n’être pas nommé Secrétaire d’Etat comme promis par le nouveau président Walker, il n’hésitera aucunement à tout écraser autour de lui.  Ce sera le début d’une ascension dévastatrice, pleine de passions toutes aussi perverses que véridiques. Les personnes familières à la série savent que le mal n’est pas un projet des Underwood, il est leur esprit même. Un serment du mal qui sera renouvelé dans le dernier épisode en date : « Nous sommes la peur ».

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