Sélection poésie à partir du XIXe siècle (I)

Sélection proposée par Grégoire

Pour beaucoup, la poésie n’est qu’un mauvais souvenir datant des années collège et lycée : d’abord des récitations puis de l’analyse de textes où le professeur parvient à analyser des effets stylistiques de manière incompréhensible et où le recours à la métaphore est le seul moyen de montrer qu’on a bien appris sa leçon. Cette conception de la poésie, vécue par beaucoup, ne doit pas nous faire oublier la richesse de ce style et ce pourquoi elle sera toujours un plaisir de lecture. Nous parlerons donc dans cette première sélection – très partielle mais assez partiale – de la poésie de Charles Baudelaire et de la révolution de la prose, de Jules Laforgue et de son anticonformisme surprenant et d’Henri Michaux qui parvient à réconcilier nouvelle et poésie. La deuxième partie de cette sélection évoluera de manière là encore chronologique dans le XXème siècle et vers le XXIème.

Charles Baudelaire : les Petits Poèmes en prose

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Recueil marquant de Baudelaire, il représente une rupture totale avec les biens plus connues Fleurs du mal. On se plonge dans ce recueil à la manière d’un observateur de scènes de la vie quotidienne parisienne.

C’est dans Le Spleen de Paris que la première innovation formelle majeure apparaît dans la poésie : la prose. La non-versification des textes confirme la multiplicité de forme possible pour la poésie. En effet, on remarque dans la prose des recherches de sonorités, d’une rythmique implacable et tout cela pour créer un environnement nouveau. On n’est pas dans une nouvelle, l’histoire racontée n’a pas de finalité particulière, de chute à atteindre. On recherche le beau et l’harmonie. Plus encore, Baudelaire recherche un souffle ironique dans la condescendance de ses narrateurs.

Extrait :

LES FENÊTRES

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?


Jules Laforgue : Les Complaintes

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Poète français né en Uruguay, Laforgue fait partie de ces poètes méconnus ayant pourtant porté un mouvement littéraire, ici les décadents à la fin du XIXème siècle.

Laforgue s’inspire la plupart du temps de thèmes populaires qu’il n’hésite pas à mélanger à des thèmes plus savants. Tout est souvent question de jeu sur les mots, sur la sonorité et sur le rythme, dans les titres mêmes.

Prenons-en quelques- uns : Complainte-Placet de Faust-Fils, Complainte du roi de Thulé (allusions à Goethe), Complainte de Lord Pierrot (détournement de la comptine Au Clair de la Lune) ou alors Complainte des Voix sous le figuier bouddhique ou Complainte du vent qui s’ennuie la nuit bien moins figuratives mais pas pour autant inintéressants.

Le style de Laforgue est très spécial. Certains de ses poèmes ont le rythme d’une chanson avec des refrains entêtants, d’autres sont d’un classicisme assez déroutant et d’autres jouent avec les codes. Ainsi, le dernier poème du recueil (voir l’extrait ci-dessous) est un sonnet, forme classique par excellence, avec des rimes suivies qui sont aussi d’un académisme habituel. Pour le reste : des dissyllabes, des enjambements, un texte abscons et une conclusion paradoxale. Laforgue est donc surement un des poètes des plus surprenants de la fin du siècle.

Extrait :

COMPLAINTE-ÉPITAPHE

La Femme,
Mon âme :
Ah ! quels
Appels !

Pastels
Mortels,
Qu’on blâme
Mes gammes !

Un fou
S’avance,
Et danse.

Silence…
Lui, où ?
Coucou.

Les Complaintes sont disponibles en accès libre sur wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Complaintes_%28Mercure_de_France_1922%29


Henri Michaux : Plume

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Michaux est une personnalité assez extraordinaire. Passionné de voyages, il entreprend une traversée de l’Atlantique dans les années 1920 pour visiter l’Amérique du Sud au moment où tout cela tient de l’expédition d’une vie. Suit ensuite dans les années 1930 une période faste d’écriture poétique. Enfin à partir de 1962 – il a 63 ans – il entreprend de tester la drogue pour essayer et voir les effets que cela a sur lui et sur son écriture.

Bref, dans Un certain Plume, Michaux nous présente la vie d’un monsieur Plume, un peu perdu dans sa vie qui n’a aucun sens. On touche ici l’essence de l’anticonformisme de Michaux. Sa maison est sur une voie ferrée, un train passe et sa femme meurt. Il a mal au doigt, le médecin prescrit l’amputation. Malgré tout, la réaction débonnaire du personnage nous interroge et on ne sait jamais quoi en dire.

Ce recueil arrive à repousser les limites de la prose en parvenant à atteindre l’équilibre entre la poésie et la nouvelle tant les petites histoires racontées s’enchainent avec sens et souvent vers une chute des plus surprenantes et absurdes.

Extrait :

Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. «Tiens, pensa-t-il, les fourmis l’auront mangé… » et il se rendormit.
Peu après, sa femme l’attrapa et le secoua
« Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un ciel intact s’étendait de tous côtés. « Bah, la chose est faite », pensa-t-il.
Peu après, un bruit se fit entendre. C’était un train qui arrivait sur eux à toute allure. « De l’air pressé qu’il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous » et il se rendormit.
Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. «Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n’être pas passé, j’en serais fort heureux. Mais puisqu’il est déjà passé… » et il se rendormit.
– Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu’on l’ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l’en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l’affaire est là-dedans.
– Sur ce chemin, je ne peux pas l’aider, pensa Plume, et il se rendormit.
– L’exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter ?
– Excusez-moi, dit-il, je n’ai pas suivi l’affaire. Et il se rendormit.

 

A suivre…

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