Le texte lauréat : Le Tango Ouragan – Diane Berger

Elle t’avait un jour dit qu’elle adorait le mot « ouragan ».
« Dans la langue française, je crois qu’il n’y a aucun autre terme qui désigne les vents violents avec tant de violence et de beauté. » Ou-ra-gan a-t-elle répété quatre fois en distinguant bien les syllabes. « La tornade n’est pas gracieuse, la tempête manque de r. » Ou-rrrra-gan encore une fois. Un soir d’orage en juin, vous aviez couru comme des folles dans les rues de Wazemmes.
Un soir plus calme, c’était début août, elle est partie.

Il paraît que les dépressions sont causées par un réchauffement de l’atmosphère. Pourtant tu as rarement eu aussi froid. Froid le soir quand, en rentrant chez toi, tu n’as plus d’Amanda à appeler, que fais-tu ce soir, plus d’Amanda à aller voir ; froid au réveil quand il n’y a personne pour s’accrocher à toi quand tu dois sortir du lit ; froid, terriblement froid, la nuit dans ce lit trop grand.
Absente ; tu crois sentir l’odeur d’Amanda partout dans ton appartement. Des pivoines invisibles. Sur le canapé, dans les recoins de la salle de bain, dans les draps du lit et chaque autre endroit où vous aviez fait l’amour, ce parfum revient te hanter.
Parfois la nuit tu t’enivres de mirages : elle est revenue, c’était votre rupture le mauvais rêve. Les matins suivants, plus qu’un seul désir, du café par milliers de litres pour ne plus jamais dormir.
Elle t’avait un jour dit qu’elle adorait Apollinaire. A son départ, tu as ouvert Alcools. Première page – Zone – au bout de quelques minutes de lecture tu dois refermer la couverture. « Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent l’angoisse de l’amour te serre le gosier comme si tu ne devais jamais plus être aimé » C’est étrange, la vitesse à laquelle la vue peut se troubler : tu avais une parfaite vision l’instant d’avant, et soudain le monde est comme rempli d’eau.
Et peu à peu, tu es écartée de ton propre corps. Tes mains te deviennent étrangères. Tes sens te paraissent appartenir à une autre. Tu observes de l’extérieur cet amas d’organes de plus en plus ternes. Tu t’es contemplée vue du ciel raser tes cheveux. Tout ce que tu vois, entends et ressens, ce n’est pas toi, ce n’est plus toi – c’est quelqu’un d’autre qui vit dans ta peau tandis que tu n’appartiens plus à rien. Et peu à peu, tu es privée de l’usage du « je ». Observatrice passive à ta propre déchéance, tu n’arrives plus qu’à te tutoyer.

Parfois il y a des jours secs. Le front collé à ta fenêtre, tu regardes les gens qui passent. Ils ont des vies, eux. Ils sortent et rentrent des bâtiments, ils marchent, ils ont des buts. Quand ils se lèvent aussi, ils ont des buts, sûrement. C’est le moment de la journée que tu crains le plus – ça t’obsède : devoir dresser ton corps quand tu rêves d’un coma de mille ans pour oublier Amanda, devoir te tirer hors des draps quand rien ne te motive à rester vivante.
Il y a deux jeunes femmes à la terrasse d’un café. Un homme qui porte un manteau vert sort d’un immeuble à la porte bleue, il entre dans une boucherie quelques mètres plus loin. Une joggeuse et son chien filent vite sur le trottoir. De l’autre côté du passage piéton, il y a une vieille dame qui parle au téléphone, fort. Un briquet passe de mains en mains pour allumer des cigarettes. Nulle part une trace d’Amanda – tous ces gens ne se doutent pas de son absence.
Des gouttes de pluie mitraillent ta fenêtre.

Ton parapluie s’est égaré dans le métro avant-hier. Sous le déluge, tu trottes du supermarché à chez toi le plus vite possible. Les rues sont lavées de leurs passants. Forcément tu es chargée. Tu ne devais qu’acheter un nouveau paquet de mouchoirs, une bouteille de whisky et une tablette de chocolat à dessert ; mais en approchant de la caisse, tu as paniqué, pas envie d’être un cliché. Noblesse oblige, tu as pris des betteraves, beaucoup de betteraves pour faire illusion.
Tes betteraves et toi courez sous la flotte. Des flashs de cet orage où vous aviez couru ensemble, Amanda et toi. Cheveux trempés et mascara dégoulinant, elle était si belle – peut-être aurais-tu mieux fait de prendre moins de betteraves, plus de tablettes de chocolat.
Sous ton pied le sol s’enfonce, une flaque d’eau déguisait le trou dans le trottoir. Tu jures contre ce monde. Vivement le whisky. Flot d’insultes. Le ciel te répond : un éclair. Tu lèves la tête pour continuer le festival des reproches. Mais c’est un autre éclat de lumière qui retient ton regard.
D’un lampadaire à l’autre bondit une silhouette gracile et légère, des entrechats. A l’éclair suivant, elle retourne la tête et elle rit avant de repartir. Ce n’est pas un félin mais une petite brune, ton âge, de la chaîne des lampadaires elle saute sur un arbre et continue son invraisemblable expédition. Disparaît sur un toit.
Tu restes figée quelques secondes. Elle avait les cheveux secs.

***

Tu es seule dans la rue. Tes yeux grands ouverts se remplissent de gouttes de pluie pour remplacer l’eau qui s’échappe de ton corps. Un matin Amanda t’avait demandé une confiance absolue. C’était début juillet, vague de remous, c’était un lundi. Elle, elle t’a dit qu’elle avait besoin de plus d’espace – tu as acquiescé, tu étais prête à tout accepter pour la garder. Votre histoire a repris, plus doucement qu’avant. Tu te souviens d’un soir où vous aviez bu du gaspacho chez toi en regardant des films – c’était dans tes bras qu’elle s’était endormie. Quand elle se montrait un peu froide, c’était cet espace dont elle avait besoin ; sans t’énerver, tu faisais quelques pas vers l’arrière, le temps qu’elle revienne vers toi. Un jour elle n’est pas revenue vers toi.
Et là. Là tu la vois encore, dansante, cette brune féline filante à travers les étoiles des lampadaires. Ses cheveux voltigent autour de son visage. Ses cris sont des chants d’allégresse. Elle se rit littéralement de la pluie et du vent, là-haut au milieu des nuées. De loin tu suis son aventure ; à un moment tu crois qu’elle va tomber, ses bonds ne sont pas assez grands pour lui permettre de… si ! Un saut de biche et la voilà qui arrive là où elle voulait arriver. Parfois les bourrasques paraissent la déséquilibrer – funambule, elle tangue sur un pied puis se redresse dans des éclats de rire. Je n’entends plus la pluie, que son rire.
Alors qu’elle n’est plus très loin de moi, sur le rebord d’une façade trois ou quatre mètres au-dessus, je l’interpelle, un bref « Hé ! » Entrechat – elle regarde vers le bas, te voit. Sans un mot elle repart.
Tu ne connais rien d’elle, mais il faut que tu la revoies, il faut que tu lui demandes comment elle danse dans les orages.

Tu en viendrais presque à maudire le beau temps, le soleil blanc crâne. Plusieurs jours se déroulent avant l’orage suivant, tu ne l’y vois même pas. Sinon ciel limpide. Un soir, tu as esquissé sur ton balcon une danse de la pluie sans effets. Tu écumes les bulletins météo en quête de la prochaine averse. Horizon lointain : retrouver cette fille et obtenir une leçon de tempête relèvent du miracle – ça reste un horizon à regarder.
Un matin tu t’es levée – pas de soleil : ténèbres sur la ville, orage dès l’aube. Tu avais repéré un chemin vers les toits de l’immeuble voisin, les pieds sur les poubelles on grimpe sur
un muret que l’on longe, et cætera – il y aura une étape difficile, surtout si les pierres sont trempées, où il te faudra t’agripper à un rebord un peu étroit. Mais tu y arrives finalement, au toit. Des cordes le long de ton visage. Louve sans meute tu hurles.
Le monde gris devient un instant blanc – quelques minutes plus tard vient le grondement de l’éclair. Puis un hurlement : une autre âme dans les montagnes urbaines.
Tu essaies d’avancer ; tu te figes trop tôt. La rue. Au moins cinq ou six mètres de vide jusqu’au bâtiment suivant. Tu n’y arriveras pas. Pétrification – goudron et cylindrées en bas.
Tu tombes à genoux, le vent et les grondements dévorent ton râle de déception : le ciel n’entendra pas tes prières ce matin. A la place, une dame. Ce n’est pas la danseuse ; une autre aventurière, plus âgée, cheveux blonds et gris qui tombent en vrac autour de son visage – secs – debout là où tu n’as pas pu aller. Elle s’assoit sur la corniche puis pousse un hurlement. C’est la louve que tu as entendu plus tôt. La pluie ne l’atteint pas, le vent ne fait que soulever sa chevelure sans perturber son corps, pas un frémissement quand éblouit l’éclair et gronde le tonnerre.
« Pas encore prête. Ça viendra » dit-elle. Sa voix est aussi nette que si elle avait été à quelques centimètres de ton oreille. Tu l’implores de t’expliquer.
« Tu penses trop à la pluie. Tu penses trop au sol. Tu penses trop à la crève que tu pourrais choper. Tu penses trop aux os que tu pourrais casser. Alors qu’il n’y a qu’une seule chose qui compte vraiment, une seule certitude dans les tempêtes. – Le vent ? – Tu comprends vite. » Elle se redresse puis s’en va dans l’orage.

***

Journée détestable au travail, soirée exécrable avec tes amis. Tu les adorais avant qu’Amanda ne t’explose les entrailles, tu les adores toujours parfois ; ils sont là pour toi, ils t’ont écouté chialer, ils t’ont même écouté quand tu ne disais rien. Mais.
Tous au bar, à rire ensemble, sauf toi. Tu es avec eux, tu es à leur table et tu esquisses des sourires à leurs plaisanteries, mais tu n’arrives pas à te raccrocher au fil de leur conversation, tu n’arrives pas à entrer dans leurs jeux de mots jeux de vilains. Une bière, une autre, n’arrivent pas à chasser ce sentiment de malaise. Parfois, la fille à ta droite te demande « T’es sûre que ça va ? », oui, oui, tout va bien, juste une longue journée qui se termine, besoin de repos, d’une bière de plus.
Il y a des moments où tu n’as plus l’impression d’appartenir à leur bande – tu les écoutes parler, parfois on te pose des questions, mais tu n’es plus là. Toi qui avais la sensation d’avoir avancé, de commencer à aller mieux, même le « tu » commence à te paraître étranger. Ce soir tu es un « elle », un « ça », une chose infime collée au sol.
« Ca » s’est enfermée toute seule dans son malheur aujourd’hui, et comme une vieille rengaine le prénom de l’autre garce ne quitte pas son esprit. Par des ricochets son esprit s’est mis à repenser aujourd’hui bien trop à Amanda et toutes ces belles paroles : « Si tu veux, cet hiver, nous irons passer Noël quelque part en Espagne, là où il fera doux. » « J’adore ton regard quand tu lis quelque chose qui te passionne, je ne m’en lasserai jamais je crois. » « Tu verras, sur la côte, nous verrons des jardins si beaux qu’on se croira au jardin d’Eden, sans serpents, et nous deux à la place de ces risibles Adam et Eve. » « J’aimerais tant être un livre qui te passionne. Tu me rangeras dans ton sac et alors nous ne serons jamais loin l’une de l’autre. » Ces mots plantés dans le terreau des poumons de « ça », ils ont fait germer des châteaux de cartes. C’est fou comme les plus beaux donjons sont vite terrassés par la brise.
Il paraît que certaines personnes sont rendues colériques lorsqu’advient le chagrin d’amour. Chacun fait ce qu’il lui plaît. « Ca » est déception. Elle ne veut pas détruire Amanda, pas la rendre jalouse ni même la reconquérir – « ça » souhaite juste qu’elle disparaisse à tout jamais, de son avenir et de ses souvenirs à la fois.

Elle avait raison, l’aventurière aux cheveux blanchissants rencontrée sur les toits : il n’y a que le vent dont on peut être certaines. C’est le trouble inévitable qui vient détruire ce que « ça » a mis tant de passion à construire, qui annule tous ces projets qui nous tiennent en vie. Ce n’est pas la première fois que « ça » a le coeur brisé, et ce ne sera certainement pas la dernière fois – l’expérience nous apprend que le grand amour unique et infini n’existe pas, le sacro-saint sentiment n’est pas si sacré ni éternel. Qu’on finit toujours avec joie et regret par s’en remettre. Et on retombe malheureusement, inévitablement.
Ça donne à « ça » l’envie de vomir. Ça va recommencer : la fièvre amoureuse, l’engouement et le rêve, les châteaux de cartes ; la bourrasque. Encore et encore, le skyscraper et le trente-sixième dessous, la guérison et la douleur, jusqu’à ce que peut-être les séquelles de chaque maladie soient de trop et que le corps ne craque. Tu aimerais tout simplement ne plus jamais éprouver le moindre sentiment. Devenir un caillou.
Encore une bière, des shots de Jägermeister. Ton salaire partira dans l’alcool, il n’y a que ça qui t’apaise. Ton regard trouble se fixe durant une dizaine de minutes sur une salière posée sur la table. Puis un cure-dent. Puis le néant. Demain, peut-être que tu ne te souviendras pas de tout ; au cours de la soirée tu ne te seras même plus rendue compte de ce que tu faisais, tes amis devront te raconter tes conneries ; tu répondras « Ah désolée », tu fuiras la responsabilité. Le trou noir t’accordera un moment de repos où tu ne seras plus taraudée par le prénom Amanda.
Ce soir malgré les verres qui s’enchaînent le blackout ne vient pas. Tu n’as pas sommeil. Pas envie de danser entre les tables. Le bar va bientôt fermer, il va falloir rentrer, et toujours tu te sens aussi creuse.
Dans la rue vers chez toi, une légère brise de vent soulève le col de ta chemise. La seule certitude, disait l’autre.

***

C’est maintenant le début de l’automne et les passants dans la rue s’agrippent fermement à leurs manteaux qui se soulèvent. La saison des amours heureux est bien loin. A la radio tu entends dire qu’une grande tempête se prépare. Toi tu piétines, pour changer. Tu as commencé à voir une autre, pas d’alchimie, tu as mis fin à cette idiotie au bout de quelques jours. Tu évolues en dents de scie. Il y a des matins-boule-de-canon-dans-les-poumons, d’autres où tu te sens libellule. Tu aurais voulu une amélioration linéaire et rapide de tes sentiments – la réalité est une succession de noeuds en pointillés. Tu n’as pas retenté les acrobaties sur les toits.
Au fil des heures aujourd’hui le vent se renforce ; volets fermés tu l’entends mugir. Engourdie par les heures lasses, tu éteins les lumières et ne garde qu’une veilleuse allumée, un rectangle où de petits bonshommes parlent d’un air inquiet de l’effondrement de la bourse. Ensuite un homme blanc en costume noir compare les effets potentiels de la tempête sur certaines régions côtières à ceux de l’ouragan Katrina. Ou-ra-gan. Ou-rrrra-gan. Te revient comme une flèche ce que te disait Amanda. Jusque dans les violences météorologiques son souvenir te poursuivra.
Le mot « ouragan » est beau, Amanda avait raison. Il évoque en toi des images particulièrement fabuleuses de tempêtes – et nul doute que si tu n’avais pas été amoureuse d’Amanda, si Amanda n’avait pas eu cet éclat dans le regard qui te faisait fondre, tu aurais tout de même trouvé un charme terrible à ce mot « ouragan ».
Le souvenir de cette femme souille le mot, comme il souille toutes les choses que tu aimais et que tu as partagées par amour avec elle. Et les octaves de sa voix, les traits de son visage refusent de quitter ton esprit une fois qu’il y a une brèche. Tu erres, tu tournes en rond, tu n’arrives plus à t’en sortir, pas d’issue, en rond, en rond en rond. Les octaves de sa voix !
En rond ! Son visage en bas-relief sur tous les murs de ton labyrinthe. Tu blottis tes jambes contre tes seins, recroquevillée sur le côté, tu fermes les yeux, penser à autre chose il faut penser à autre chose. Mais plus tu t’efforces de penser à autre chose, plus Amanda est un tison brûlant qui s’imprime dans ton crâne.
J’ai froid. Je meurs de froid. J’ouvre les yeux, je mets du temps à comprendre. Je suis trempée, mes vêtements sont trempés, mon lit, la moquette est trempée, tout. Je lève la tête : du plafond tombe une pluie glacée. Même les yeux écarquillés je ne vois pas ce qui a pu se passer. Je bondis hors de là.
Dans l’entrée de ton appartement, tout est sec, sauf à tes pieds une flaque d’eau. Tu dégoulines d’eau. Grelottes. Au plafond de ta chambre, pas de trace d’une fuite ou d’un toit percé. Les draps sont secs. Figée quelques secondes ainsi sans comprendre. Mais. Dehors tonne le dieu Vent accompagné de ses carillons de pluie.
Inspire profondément – rester pétrifiée chez toi ne changera rien. Tu files dans la cour de l’immeuble ; grimper sur les poubelles, t’accrocher au muret, escalader jusqu’aux toits de l’immeuble. Les bourrasques manquent de te faire perdre l’équilibre à de nombreuses reprises – qu’importe.
Tu te juches enfin sur les tuiles grises. A tes pieds il y a des caniveaux inondés et des chênes pliés. Tu expires en un souffle long. Ne regarde pas en bas. Tu éloignes les mains de ton corps, tends tes bras à l’horizontal, tu y vas doucement. Comme la dernière fois mais pas tout à fait : la pluie ne t’émeut pas. Un cancer d’excitation et de peur se love dans ton estomac, il se diffuse peu à peu dans chaque cellule de ton corps – ce soir on vole.
Un petit saut sur place, court. Un long souffle de vent emmêle tes cheveux. Un deuxième saut, un peu plus audacieux, les jambes qui se plient et se déplient, un de ces mouvements de gymnastique qu’on te faisait apprendre au collège. Au troisième funambule tes jambes t’emmènent un mètre plus loin sur la crête du toit.
Au quatrième, bourrasque plus forte que les autres t’entraîne trop loin. Insecte dans un seau d’eau. Trébuche, dérape, glisse sur plusieurs mètres de toit. Des tuiles arrachées glissent avec toi, ne parviennent pas à se rattraper avant le vide. Choc contre ton crâne. Tuiles qui tombent, cassent. Quelque part un chien répond aux éclairs par des aboiements. Klaxons de voiture au loin, dérapage mal géré, tôle froissée. Percussions de la pluie se renforcent. Arbre qui craque. Des branches chutent sur la route. L’une d’elle sur un véhicule de livraison. Tourne en rond. L’alarme du véhicule. Le grondement du tonnerre. Le clebs qui aboie. Un crissement dans ta tête. En rond en rond en rond. Et là tu veux tout arrêter.

Une main se pose sur ton épaule pour t’inviter à te retourner. « Besoin d’aide ? » Elle porte une robe rouge, la danseuse féline des premiers soirs, une robe composée de multitudes d’épaisseurs d’un tissu léger qui ondulent dans la tempête. Sans un mot tu acceptes de t’appuyer sur son bras pour te relever. « Tu n’as pas choisi la nuit la plus facile pour commencer. » Elle t’aide par gestes et par mots à reprendre une position stable. Son sourire est décoré d’un insolent grain de beauté au-dessus de la lèvre. Son regard est doux, il est bleu-vert. Sa voix aussi, des octaves assez basses. Entre ses indications il y a parfois des moments de silence, au cas où tu voudrais répondre ou poser des questions, mais elle ne s’offusque pas que tu choisisses de ne rien dire.
« Sais-tu pourquoi tu es tombée ? » Des milliers de réponses potentielles se bousculent dans ta tête : parce que tu es trop faible ; parce que tu es déjà trempée ; parce que tu n’es peut-être pas faite pour y arriver ; parce que tu n’as pas pigé ce que voulait dire la louve l’autre jour ; parce que tu ne fais que pressentir sans les comprendre tout à fait les vérités de la danse dans les tempêtes ; parce que tu es nulle, tout simplement. Tu ne réponds pas.
« Je me suis permise d’espionner tes premiers sauts. Tu t’en sortais pas mal. Mais au quatrième, quand le vent s’est intensifié, tu l’as posé en ennemi. »

Tu repenses à la panique qui t’a prise quand tu as perdu le contrôle, la peur comme un acide qui se déverse brusquement dans l’estomac, menace de remonter la gorge. Brûlure. Quand tu observais la demoiselle de brun et de rouge les autres soirs, elle avait l’air si sûr de chacun de ses mouvements…
« Mon nom est Victoria » poursuit-elle, « et toi, qui es-tu ? » Cette question provoque une onde de choc plus forte que celle causée par la chute, plus forte que celle causée par la survenue de la danseuse des premiers soirs. Cela faisait un moment qu’on ne t’avait pas posé cette question, comment t’appelles-tu, qui es-tu. Cela faisait longtemps que tu n’avais pas rencontré quelqu’un de neuf, et que cette personne s’était intéressée à toi, à moi. Tu en avais oublié que tu avais un prénom. Souffle coupé, il me faut quelques secondes pour pouvoir bafouiller « Elise ».

« Et donc, belle Elise, tu as choisi l’une des pires tempêtes de la décennie pour venir danser. » J’acquiesce les yeux baissés. « Tu as bien fait, ça n’a pas d’intérêt quand il n’y a qu’une simple brise. Mais si tu veux survivre, il faut apprendre à accepter. »
C’est ainsi qu’a commencé ma première leçon de tempête. C’est lent au départ ; ça part de la respiration, notre vent à nous. Elle pose une main sur mon nombril, l’autre sur le plexus sous mes seins, « inspire bien, jusqu’au bout, encore un peu… Tu la sens l’énergie dans ton corps ? Expire maintenant, d’abord par le ventre… continue, voilà… » La mine concentrée, elle vérifie avec minutie les gonflements successifs de mon ventre et de ma cage thoracique. S’écoulent plusieurs cycles de respiration.
« Maintenant, le lâcher prise. » Il y aura ces moments grisants où on autorise le vent à nous porter des heures durant loin des nécropoles ; il y aura ces moments douloureux où le vent ne prévient pas qu’il va cesser, et ces moments d’ennui profond où il sera faible voire inexistant. Des embrasements et des désillusions. Des cycles de respiration.
Son bras autour de ma taille, « accroche-toi à moi, je t’emmène un peu », mes mains se joignent entre ses omoplates ; elle fait un bond. De sa main libre elle pose un doigt sur mes lèvres alors que je m’apprête à hurler. « Ne panique surtout pas. » On vient de franchir la chaussée, nous voilà sur le toit de l’immeuble en face du mien. « Ne panique surtout pas, on est déjà arrivées. » Un coup de talon au sol – on repart – je hurle. « Cette bourrasque-là était trop belle, je ne voulais vraiment pas la manquer » en guise d’excuses.
Maintenant elle m’apprend à les sentir, ces bourrasques, écouter les arpèges du vent et comprendre les moments où de nouvelles musiciennes peuvent se joindre à lui. Je réussis un premier grand saut toute seule sous les acclamations de Victoria et du bruissement des feuilles d’arbres. Il manquait de grâce – feu d’artifice dans mon estomac. Au deuxième, Victoria disparaît dans un nuage.

Un moment je m’inquiète : et si je tombais, et si je m’égarais, et si je n’y arrivais plus sans son bras autour de ma taille. Puis je réalise. De ma gorge jaillit un rire cristallin comme mes oreilles n’ont pas entendu jaillir de mon corps depuis longtemps. Le labyrinthe s’effondre.
Les bras en l’air je bondis dans le vide – envol.
Je découvre la ville vue du dessus. Les lumières se rétrécissent, les maisons deviennent des miniatures de poupées, mon coeur s’enflamme. J’ondule, je sautille, je chante et je jouis. Quelques autres silhouettes peuplent le ciel lillois. Vigie perchée sur un théâtre, la louve-aventurière de l’autre soir ; plus loin près du Palais des Beaux-Arts, une fille à peine sortie de l’adolescence en tire une autre par la main ; autour d’une tour, trois ou quatre dames qui font une ronde.
Avant Amanda, je connaissais si mal ces rues, je sortais à peine de chez moi : les noms sur les plaques bleues n’étaient que des titres obscurs sortis des pages du Larousse, des
grandes personnes et des batailles auxquels je ne parvenais pas à donner un sens. Barthélémy-Delespaul-Solférino-Valmy-Lepelletier-Jean-Bart. C’était Amanda qui m’avait traînée dans ces rues ; la carte de Lille s’imprima en moi, rebaptisée de nouveaux patronymes à nous. Le square-du-premier-rendez-vous, la rue-où-l’on-boit-du-chocolat-chaud-si-doux, l’avenue-de-cette-fois-où-nous-revenions-en-larmes-du-cinéma-ensemble-t’en-souviens-tu. Ces fantômes de souvenirs qui m’étouffaient à chaque fois que je mettais le nez dehors, tous évanouis.
Ce soir, la ville revêtue de ses vêtements de tempête devient une autre.
Une heure s’écoule, peut-être deux, quand au hasard d’une rue je reconnais la robe rouge qui virevolte. Je crois qu’elle m’a vue aussi – je m’incline. Elle danse toujours. « Dis-moi Elise, saurais-tu par hasard danser le tango ? »

On traverse des rues entières ainsi emportées par le vent. Marguerites bénies par Woland. Quand je chancèle, Victoria prend mes mains.
Un instant revient le souvenir de cet orage où Amanda et moi avions couru ensemble, de cette fois où elle m’avait dit adorer le mot « ouragan ». Ce souvenir ne me cause aujourd’hui aucune peine. La douleur a été balayée par le vent, et l’ouragan devient une réjouissance.
Nos corps se rapprochent. Sa main se pose sur ma taille, la mienne sur son épaule, les autres sont liées l’une à l’autre en une élégante flèche, puis commencent les ondulations de notre tango. On s’envole toujours un peu plus haut, au-delà même des nuages qui grondent. Mon visage se place dans le creux de sa nuque.
« Tu te rappelles bien que ce moment ne durera pas toujours ? » demande-t-elle. Oui. C’est pour ça qu’il m’est si précieux.
« Si on se recroise, on pourra danser à nouveau ensemble…
– Mais on ne sait pas quand.
– Ou s’il n’y aura pas une autre…
– Ou pas d’envie de danser du tout.
– On s’en fout ?
– On s’en fout.
– C’est l’ouragan. »

Silencieuses on tourbillonne, les fracas du ciel pour tout orchestre.

Au réveil, il y a des carcasses de voitures et des troncs d’arbres dans la jungle urbaine, des cheveux bruns dans mon lit et un nouveau parfum dans mon appartement.

Diane Berger

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