Critique – Martin Eden (London)

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Atterri dans un salon de la grande bourgeoisie californienne, Martin Eden, jeune marin aux origines modestes, tombe en pâmoison face au décor et aux esprits qui l’y accueillent. Tous leurs charmes lui paraissent incarnés par Ruth Morse, jeune étudiante en lettres dont la figure noble et délicate semble faire écho à une âme et à une intelligence des plus raffinées. Désireux de se rendre digne de celle qui devient son premier amour, Martin entreprend alors sa métamorphose. En autodidacte, il se plonge dans les livres, se détache progressivement des vulgarités linguistiques de son milieu, apprend les codes et références du monde auquel il aspire et se découvre une passion irrésistible pour le beau. Les exigences matérielles que suppose la cour faite à une jeune femme de la haute société le forcent cependant à réfléchir à un moyen de se créer un statut; devenu esthète, fasciné par le pouvoir des mots, une voie se présente alors comme une évidence: il deviendra écrivain. Mais la route vers le succès s’avère particulièrement ardue. Il peine en effet à se faire reconnaître par le monde de l’édition et subit les pressions de son entourage qui doute de son talent et l’exhorte à se trouver une “situation”. Tandis qu’il sombre dans la misère, l’étude apporte à Martin un gain de lucidité quant à la superficialité, morale et intellectuelle, des hommes qui l’avaient au départ tant ébloui. C’est donc dans un état d’isolement et de misanthropie douloureux que la fortune parvient finalement à l’écrivain. Mais loin de lui permettre d’émerger de son nihilisme croissant, celle-ci l’y noie irrémédiablement.

Débarrassons nous d’emblée des légères réserves qu’a pu susciter cette œuvre. Tout d’abord on pourrait conseiller au lecteur de s’efforcer d’oublier la part indéniablement autobiographique du roman, sans quoi certains passages seraient susceptibles de quelque peu diminuer le plaisir de la lecture en provoquant l’envie de disputer la vision de l’écrivain. L’inclinaison pour le darwinisme social  ainsi que les tirades du génie incompris pourraient en effet déranger davantage que si l’on accepte l’œuvre comme une pure fiction (l’auteur de cette remarque plaide coupable). On peut également ressentir une certaine frustration à la lecture des premiers dialogues : le langage de Martin n’est certes pas des plus distingués mais on peine à percevoir le gouffre qu’il évoque pour parler de la différence de classe qui le sépare de Ruth. C’est le septième chapitre qui nous révèle la cause de ce malaise en faisant apparaître un choix de traducteur (vérification faite, la version originale ne vous causera pas cette  déconvenue).

– Non, non ! s’écria-t-il en la bénissant secrètement pour sa gentillesse. Allez-y ! Il faut que je le sache et j’aime mille fois mieux que ce soit par vous !

– Eh bien ! vous dites « un atmosphère » au lieu « d’une atmosphère » et « que je sais » pour « que je sache ». Vous faites des « doubles négations »…

Autrement, Martin Eden est une superbe reprise du thème de l’arrivisme qui en détourne finalement toutes les conventions, ne serait-ce que par le renversement moyen-objectif : ce n’est pas par les femmes mais pour une femme  que le héros poursuis la réussite. Jack London dépeint un personnage dont l’esprit dépasse la simple intelligence rusée d’un Georges Duroy qui débute cependant avec une vision bien plus éclairée de la société dans laquelle il cherche à percer. Cela permet d’ailleurs de comprendre la façon dont chacun quitte le récit : arrivé` à une compréhension fine des hommes mais sans avoir quitté ses valeurs et idéaux romantiques, Martin ne parvient plus à  trouver sa place dans le monde.

 

Marie

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