Sélection de la Saint-Valentin

Les Classiques : Barthes et les Russes

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S’il existe un concept que le langage peine à enserrer, c’est bien l’amour. Les conséquences n’en sont que trop connues: trouble pour la pauvre âme affectée, incompréhension au sein du couple,… Dans son ouvrage, plutôt qu’à une définition de l’amour, Roland Barthes s’intéresse au sens des mots qui sortent ingénument de la bouche des amoureux. Que signifie-t-on lorsqu’on qualifie l’être aimé d’ « adorable » ? Pourquoi use-t-on si facilement du lexique de la folie pour traiter de la passion amoureuse ? Dans l’ordre alphabétique, l’auteur traite des différentes figures de l’amoureux, ces « bouffées de langage, qui lui viennent au gré de circonstances infimes, aléatoires», qu’il accompagne d’extraits d’origines diverses : une œuvre clef, les souffrances du jeune Werther,  à laquelle se joignent les diverses lectures de l’auteur ainsi que des bribes de conversations qu’il a entretenues avec des amis.

Ainsi, romantiques, ne vous échappez pas ! Loin de Barthes l’idée de proposer une analyse à la froideur chirurgicale! Quand bien même cette entreprise pût être féconde, les fragments n’ont pas vocation à alimenter le cynisme des amoureux meurtris mais plutôt à les armer de mots pour combattre ou poétiser (en poétisant ?) leur confusion. Plus encore,

« La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante : que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. […] il est complètement abandonné des langages environnants : ou ignoré, ou déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du pouvoir, mais aussi de ses mécanismes (sciences, savoirs, arts). »

Cet essai est donc écrit avec l’idée de rassembler et d’apporter une certaine dignité aux amoureux. Promis, à la prochaine raillerie nous vous excuserons, et même, nous vous soutiendrons, si l’envie vous prend de vous créer un bouclier pédant : « Oui, mais Barthes… ! »

L'idiot

De retour à St Petersbourg après une longue thérapie contre l’épilepsie en Suisse, le prince Mychkine, jeune aristocrate, entend parler d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire : Nastassia Filippovna. Le soir même, elle lors d’une soirée organisée pour son anniversaire, il en tombe raide amoureux. Mais il n’est pas le seul : Gania Yvolguine, le secrétaire du général, veut l’épouser, Rogojine veut l’acheter cent mille roubles, le général aimerait l’avoir comme maîtresse…

A lire à l’approche de la St Valentin, L’idiot est un magnifique roman d’amour, avec des personnages passionnés et exaltés. Mychkine est un héros très attachant, car il est naïf, humble et avec la cœur sur la main. Il arrive à St Petersbourg comme sorti d’une longue transe et coupé du monde et de la cupidité et de la petitesse des gens du monde, d’où son appellation d’idiot. Rogojine est tout le contraire de Mychkine et les deux hommes se déchirent pour la même femme. Les dialogues sont magnifiques et l’on ressent véritablement les sentiments et les déchirements des deux hommes si différents et qui pourtant souffrent de la cruauté et des caprices d’une même femme. Nastassia Filipovna est torturée, presque folle ; Mychkine veut la sauver et l’aime d’un amour compatissant et craintif ; Rogojine veut au contraire la posséder, l’acheter. A ce trio se rajoute Aglaïa qui, même si elle se refuse à l’admettre, est amoureuse du prince.

Ce roman possède tous les ingrédients d’une belle tragédie marquée par des personnages inoubliables et d’une rare vivacité. Il vous plongera sans aucun doute dans les abîmes de l’âme humaine et de ses passions. C’est un véritable bonheur à lire, en particulier pour les grands romantiques qui se cachent parmi vous !

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On retrouve dans Anna Karenine toute la puissance des romans russes du XIXe siècle, où le passé tsariste ravive un imaginaire grandiose, mais révolu. Pourtant, cette œuvre est encore aujourd’hui un best-seller, qui a récemment fait l’objet d’un film de Christian Duguay. Une œuvre qui s’avère fascinante car elle explore les possibilités de l’amour sous toutes ses formes : l’amour passionnel comme l’amour filial, fraternel, ou même patriotique.

Anna Karenine raconte ainsi la déchéance d’une femme mariée, Anna, qui tombe brusquement amoureuse d’un jeune officier nommé Vronski, au risque de perdre son honneur et sa position dans la haute société russe. Déchirée entre son devoir de mère et sa passion dévorante, elle navigue tout au long du roman entre deux appartenances (la mère et l’amante) qui se rejettent l’une l’autre. C’est ce drame intérieur qui constitue ainsi la colonne vertébrale de ce roman polyphonique et très dense : un drame où la jalousie prend le pas sur l’amour et où la suspicion devient mortifère.

Anna Karenine s’apparente à une pièce de théâtre où chaque acte correspond à une étape de la relation amoureuse : le coup de foudre, la passion, la tendresse, puis le doute, et finalement, le dénouement. Le roman met brillamment en avant l’isolement que suscite une relation aussi exclusive, en renforçant la marginalité dans laquelle vivent Anna et Vronski, seul couple vivant en union libre dans une société encore très contrainte par les liens du mariage.

Lire Anna Karenine, c’est revisiter l’âme russe, une âme qui mérite une sérieuse contemplation étant donné l’ensemble des chefs-d’œuvre qu’elle a créés, et dont Tolstoï et Dostoïevski n’en sont que les représentants les plus renommés.

Livres conseillés par Marie, Juliette et Hana

Les Modernes : homosexualité et (re)découvertes

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Will et Will (en anglais, Will Grayson, Will Grayson), co-écrit par John Green et David Levithan, est le premier roman traitant d’homosexualité à entrer dans la liste des best-sellers pour la jeunesse du New York Times.

C’est un roman à deux voix que nous livrent les auteurs, mettant en scène deux homonymes, Will Grayson et Wil Grayson, deux adolescents en pleine crise identitaire qui finissent par croiser par hasard le chemin de l’autre. L’énergie incroyable du roman tient probablement au processus de co-écriture auquel se sont livrés les auteurs : John Green a écrit les chapitres impairs et David Levithan les chapitres pairs, chacun des auteurs prenant le point de vue d’un des Will Grayson (la différence de point de vue se voit notamment à la ponctuation : les chapitres comprenant le second Will n’ont absolument aucune majuscule). Alors que l’histoire progresse, les deux perspectives se fondent en une seule et même intrigue, à partir de la rencontre des deux personnages.

L’homosexualité masculine, un sujet peu abordé en littérature jeunesse, est ici traitée avec humour et sensibilité. En particulier, il est impossible de parler de ce roman sans évoquer Tiny Cooper, le meilleur ami de Will Grayson, un personnage extraordinaire et lumineux qui semble parfois être le véritable héros. Il contribue grandement à faire de ce roman un roman de l’ouverture, du partage et de l’amour.

Pour résumer, Will et Will aborde de façon touchante le sujet délicat de la recherche de soi et de son identité sexuelle, avec la fraîcheur et la joie de vivre d’une comédie musicale.

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1908. Victoire est mariée depuis cinq ans à Anselme, un notaire absorbé par ses affaires, et déjà bien déçue de la vie maritale. Entre deux déjeuners de bienfaisances, elle relit Madame Bovary et continue à espérer un enfant, malgré le dégoût que lui inspire toute relation avec son mari.

Mari qui, de son côté, à défaut de trouver satisfaction du côté de Victoire, se tourne vers leur jeune bonne, Céleste. Lui qui est inquiet de ne toujours pas être père, après deux mariages, se voit rassuré – certes pas de la meilleure des manières – quand Céleste tombe enceinte. De cette grossesse ne naîtra pas qu’un enfant, mais aussi un amour inattendu, qui amène la tendresse et le sens qui manquaient jusqu’à présent dans la vie de Victoire.

Amours est un beau roman, qui se lit vite, et qui parlera à de nombreuses femmes. Leonor de Recondo décrit à merveille la relation ambivalente de Victoire à son corps, mais aussi les attentes que chacun des personnages a placé dans ses relations. Elle nous rappelle qu’il faut parfois abandonner nos vieux espoirs pour se laisser surprendre et, finalement, vivre, avec tout ce que cela implique.

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1945. A la fin de la guerre, Claire, infirmière, et son mari Frank, historien, se retrouvent enfin après une longue séparation. Pour réapprendre à se connaître, ils décident de partir pour un second voyage de noce en Ecosse, terre d’histoire et de légendes. Mais tous deux ont changé et Claire a l’impression de ne plus reconnaître son mari, et même de ne plus se reconnaître elle-même. Quand, un matin, en se promenant dans une forêt, elle se retrouve soudain transportée au XVIIIe siècle, c’est peut être une nouvelle vie qui s’offre à elle. Mais les moeurs de l’époque sont très différentes de celles auxquelles elle est habituée. Heureusement, elle rencontre Jamie, séduisant highlander, qui va l’aider à s’habituer à ce changement radical.

Diana Gabaldon nous promène entre différentes époques, différentes cultures, et nous propose une œuvre qui tient autant de la romance que du texte historique grâce à sa connaissance précise de l’Ecosse et de la société qu’elle nous fait découvrir dans ce premier tome d’une série pleine de rebondissements.

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Ah, l’amour ! Quoi de plus arbitraire lorsque l’on voit le destin de Angèle et Annabelle, les deux personnages principaux de ce roman.

Pour la première, parlons d’un amour morbide. Elle tue et ne garde qu’une paire de main pour se faire disculper grâce aux empreintes digitales… Et comme par hasard, simultanément, son mari, artiste, a disparu !

Pour la seconde, lycéenne, vivant dans une famille réactionnaire à tendance nazie, c’est la question de sa découverte qui se pose : prostitution, amies, comment trouver l’équilibre de la vie ? Sa route initiatique est évidemment longue semée d’embuche et émouvante. Suivre son destin apaise notre curiosité et se trouve être une aventure intéressante et plaisante.

Et évidemment, comme dans tout roman de ce genre, le destin de ces deux héroïnes se lie et se noue. On s’étonne de la perception de l’amour, on la retrouve, on s’y perd. Jamais niais mais souvent cruel, le style de Héléna Marienské est très passionné et saura plaire par sa modernité tant dans son histoire que dans sa narration. Cependant, il désarçonnera les plus classiques : mais il va sans dire qu’une fois l’adaptation au style passé, ce roman satisfera tout le monde.

Livres conseillés par Noémie, Maïté, Cathy et Grégoire

Les autres : pour ceux qui n’aiment pas les romans d’amour

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On ne présente plus le Goncourt des lycéens et le Grand prix du roman de l’Académie française 2012, nommé et primé de multiples fois et récemment paru en livre de poche. Toutefois, si vous êtes passé à côté de ce petit – ou plutôt gros – bijou, il est temps de vous l’offrir ou de l’offrir pourquoi pas à votre conjoint(e) pour cette Saint Valentin. Vous risquez probablement d’être happé comme rarement par un livre et de ne plus vous en détacher avant de l’avoir terminé. Le rythme est intense et ne faiblit jamais, les rebondissements sont omniprésents et l’intrigue extrêmement bien ficelée. Une fois la dernière page parcourue, impossible de ne pas se demander comment Joël Dicker a-t-il bien pu concevoir pareil scénario. Alors si vous aussi, vous voulez savoir ce qui est arrivé à Nola Kellergan en 1975, et quel rôle le célèbre écrivain Harry Quebert a bien pu jouer dans cette affaire, n’hésitez plus une seule seconde. Un des meilleurs romans de ces dernières années, sans hésiter.

Livre conseillé par Caroline

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