Critique – La vie devant soi (Ajar)

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Momo est un garçon arabe de dix ans qui vit dans la pension de Mme Rosa, une vieille femme juive ayant connu Auschwitz et les affres de la prostitution. Ce rapide résumé s’avère trompeur, car s’il semble s’agir d’une histoire infiniment tragique et pesante, le ton général des dialogues et des descriptions est si léger et si décalé qu’il en fait parfois oublier les épreuves que traversent les personnages. Se prostituer devient « se défendre », les enfants abandonnés deviennent des « gosses nés de travers » : le récit à la première personne de Momo est ainsi parsemé de réflexions drôles ou touchantes, qui sans amenuiser la réalité, l’adaptent à sa vision colorée et brute des choses.

 Traiter d’un environnement multiculturel comme le quartier de Belleville en y mêlant des prostituées, des transgenres, des orphelins, et d’autres exclus plus ou moins attachants, sans ayant peur d’affronter des questions sensibles comme  les camps de concentration, l’euthanasie, ou le racisme serait un pari franchement risqué pour n’importe quel auteur. Mais Romain Gary – qui signa ce roman sous le nom d’Emile Ajar – se promène allègrement dans cet univers  à travers les yeux d’un enfant particulièrement curieux et vif d’esprit, à tel point que l’on se prend vite à rire face aux situations cocasses qui se présentent.

Mais ce qui fait surtout l’essence de ce livre, c’est le lien unique qui se noue entre Mme Rosa et Momo : un lien affectueux qui ne fait que croître au cours du récit, jusqu’à atteindre son paroxysme. Nul besoin d’avoir des notions freudiennes pour comprendre que Mme Rosa agit comme un substitut maternel au garçon, avec une sincérité dans leur engagement qui supplante même les véritables liens du sang. Car La vie devant soi est avant tout une histoire de générosité et de tolérance, qui par son universalité, transcende les époques. C’est même un message qui semble d’autant plus vrai aujourd’hui, alors que les préjugés et la mésentente interculturelle sont plus que jamais d’actualité.

Sous le nom d’Emile Ajar, Romain Gary obtint pour la deuxième fois le Prix Goncourt grâce à ce roman ; une ruse qui ne sera décelée qu’après sa mort. Pourtant, en se référant à la vie mouvementée de ce grand écrivain, on ne peut s’empêcher de remarquer des éléments concordant avec les personnages de La vie devant soi ; ne serait-ce que par son métissage de cultures et son histoire familiale, où la figure de la mère est très présente.

Ce livre m’a rappelé une autre grande œuvre, américaine cette fois, qui analyse également une situation sociale et politique à travers le regard rieur d’une enfant : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee. Si vous l’avez aimé, vous aimerez sans doute aussi La vie devant soi : tous deux restent avant tout des plaidoyers de l’enfance, un âge qui a l’avantage d’offrir un  regard critique sur le monde vicié des adultes, un regard qui porte en lui un espoir sensible et contagieux.

Hana

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