Critique – Juste avant l’oubli (Zeniter)

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A seulement 29 ans, Alice Zeniter en est déjà à son quatrième roman, couronné du Prix Renaudot des lycéens 2015. Elle est surtout l’auteur d’un livre bouleversant, multi-facettes et d’une rare profondeur. S’il n’en fallait retenir qu’une phrase, alors ce serait « Tu ne revivras plus jamais ce moment, il faut en être conscient, ce moment est perdu ». Voilà ce qui marque le lecteur, ce qui le frappe avec vigueur, ce qui lui reste une fois la quatrième de couverture refermée.

Il s’agit ici de trois histoires intimement liées et pourtant bien distinctes : le succès quasi mystique d’un écrivain disparu, la relation amoureuse de Franck et Emilie, et l’existence torturée du gardien d’une île isolée, Jock. Il faut bien avouer que les passages consacrés à l’écriture pure de Donnell, l’écrivain, et à l’étude de ses œuvres par de multiples thésards manquent de dynamisme. Difficile de créer un auteur imaginaire convaincant, ce que l’auteur réussit pourtant plutôt bien, mais encore plus difficile d’y faire accrocher le lecteur. C’est de ce côté que le bât blesse.

Toutefois, cette première trame est nécessaire à l’élaboration et à la cohérence des deux autres. L’histoire de Franck et Emilie ne laissera insensible aucune personne qui a aimé, et qui a souffert lorsque cet amour a pris fin. Lorsque l’autre s’est embarqué sur un chemin divergent, et qu’on le sait trop éloigné mais qu’on refuse de l’accepter tant que l’on peut encore. On sent la tension qui entoure le couple depuis la première page, cette tension qui pèse sur tout le roman et qui en fait un chef d’œuvre par son final. Tout le livre n’est que climax avant l’apogée du dernier chapitre. Alice Zeniter est au sommet de son art lorsqu’elle livre le point de vue de Franck. Franck, personnage un peu banal, concitoyen moyen, qui se satisfait d’une vie tranquille, et qui pourtant nous donne des frissons. Car on ne se contente pas de comprendre les sentiments de Franck, non, on les ressent. On est pris par cet étau autour de lui. Et on vit avec lui cette lente chute inévitable, cette longue torture intérieure, cette conclusion qui dès les premières pages est si évidente. Evidente et malgré tout bouleversante. Le monde qui s’écroule sous vos pieds et qui vous laisse impuissant. Démuni. Et seul, face à la fatalité.

Seul comme l’est Jock, le gardien. Personnage inattendu, a priori un peu bancal, et pourtant des plus intéressants. Peut-être le plus réussi. Cette incertitude qui règne autour de lui le rend incohérent, et cependant, on en redemande. Parce qu’on voudrait désespérément trouver une cohérence.  Réparer  les stigmates accumulés tout au long d’une vie. Mais la fatalité n’est jamais loin,  et la morale du roman non plus.

« Le droit le plus absolu des autres est de ne jamais penser à nous. » écrit Alice Zeniter. Comment savoir si c’est le cas ? Comment vivre avec cette arrière-pensée ? Certes ce roman n’est pas parfait, mais le talent de l’écrivain, lui, est immense, poignant, indéniable si l’on s’accroche jusqu’à la dernière page. Le dernier chapitre est la clé. On en redemande.

Caroline

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