Prix Goncourt et Renaudot 2015 – Critiques

Ce 3 novembre 2015 marquait le paroxysme de la période de la Rentrée Littéraire avec les élections des Prix Goncourt et Renaudot. Quelques jours après le prix de l’Académie Française qui a sacré Hédi Kaddour (Les Prépondérants) et Boualem Sansal (2084), les deux prix étaient très attendus. La sélection Goncourt, marquée par l’influence de l’Orient (seul le roman de Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice ne traitait pas de cette thématique parmi les quatre finalistes) a couronné un des favoris et la sélection Renaudot, plus hétéroclite, a célébré une femme : Delphine de Vigan.

BoussoleOù nous mène la boussole de Mathias Enard ? Ce roman primé par Prix Goncourt, passionnant et d’une immense profondeur, n’est pas que la frise de la vie du musicologue Franz Ritter. C’est aussi et surtout une longue méditation sur la beauté et la richesse de l’Orient.

Le rythme du livre est lent et assez unique. Nous suivons une nuit de rêveries, heure par heure, voire minute par minute, et des réflexions de Franz Ritter, viennois dont la passion pour l’Orient est rare. Chaque chapitre montre l’avancée dans la nuit et marque un nouvel épisode de sa vie. Ce roman sera désarçonnant pour les lecteurs. On peut y lier à la fois l’érudition de Mathias Enard à propos de l’Orient et le style languissant mais ce n’est jamais désagréable. On peut avancer au gré des histoires de Ritter. Sa rencontre avec Sarah et leurs évitements ou, orientaliste, ses déplacements en Turquie, ses longs développements sur le lien entre l’Orient et l’Occident…

Ce roman est également à mettre en écho avec les événements contemporains se déroulant au Proche-Orient. Bien que ce roman ne soit pas une réaction aux événements récents notamment en Syrie, il y trouve cependant une résonnance particulière. Alep, Palmyre, Damas, tant de villes détruites qui retrouvent une vie ici.

A chaque page, on se perd dans une anecdote mais on gagne le plaisir de la découverte.

Mathias Enard parvient à faire renaître notre curiosité dans un roman qui ne peut qu’être vu aujourd’hui comme un hommage aux pays de l’Orient tiraillés par la guerre.

D'après une histoire vraieAu même moment, Delphine de Vigan recevait le prix Renaudot pour D’après une histoire vraie. Son roman se veut un mélange de travail d’introspection et d’enquête. Une mystérieuse femme, L., rencontre la narratrice, Delphine, auteure à succès qui ne parvient pas à trouver l’inspiration pour son prochain roman. Très inspirée par Stephen King (notamment Misery qui raconte l’histoire d’un écrivain séquestré par une admiratrice qui refuse de voir son personnage préféré – héros d’une saga de l’auteur emprisonné – disparaître) mis en avant dans chaque début de partie, ce roman divisera nécessairement. Beaucoup le trouvent enlevé. Il est vrai que Delphine de Vigan manie une écriture très émouvante. On sent sa narratrice perdue, et le titre, D’après une histoire vraie nous interroge vraiment sur le vrai et le réel. Jusqu’où va Delphine de Vigan dans le réel ? A quel point sa narratrice est sa propre image ? Tout est source d’ambiguïté et c’est en cela que le roman plaît. Cependant, les habitués du genre pourront toujours trouver le roman assez prévisible.

La lecture reste cependant agréable. Le style de Delphine de Vigan et l’ambiance thriller psychologique plairont et on est happé par l’histoire. On regrettera certains détails (dont un magnifique spoiler du film Usual Suspects) mais cela ne nous gâchera pas le plaisir de la lecture.

Grégoire Marette

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