Critique – Belle du Seigneur (Cohen)

Belle du seigneurOn m’avait dit que Belle du Seigneur était le plus grand roman d’amour jamais écrit. C’est vrai. Mais c’est surtout un roman total, qui réussit le défi de mêler harmonieusement satire sociale, portrait psychologique, essai philosophique et intrigue à suspense. Epoustouflant de maîtrise, Albert Cohen entraîne son lecteur dans une épopée passionnée dont l’issue est nécessairement grandiose. Et comme tout roman culte, Belle du Seigneur dynamite tout ce que vous pensiez savoir sur des notions aussi entendues que l’amour, la beauté, l’identité, ou le destin.

Belle du Seigneur revient sur la période troublée de l’entre-deux guerres en présentant au vitriol le milieu des fonctionnaires internationaux de la SDN. C’est dans un Genève relativement protégé des conflits que l’histoire prend place : Ariane Deume est la femme impassible d’un petit fonctionnaire fat et puéril, Adrien Deume, qui ne cherche qu’à gagner du galon au sein de la SDN, quitte à séduire par tous les moyens le charismatique sous-secrétaire général, Solal des Solals. Il ne se doute pas que ce dernier est attelé lui aussi à une mission de séduction des plus osées : celle d’Ariane, sa propre femme. La rencontre et la relation qui s’établit entre Solal et Ariane va dès lors constituer un huis clos passionnel autour duquel vont graviter aléatoirement d’autres personnages non moins marquants.

C’est alors qu’il est au sommet de la gloire et du bonheur que Solal est confronté à un danger tout autant imprévisible que destructeur : l’ascension du nazisme. Sous le joug d’une Europe de plus en plus hitlérienne, Genève bascule à son tour dans l’antisémitisme, rebattant les cartes et faisant des maîtres d’hier les nouveaux exclus d’aujourd’hui. Cette transformation radicale constitue l’épicentre du livre, en précipitant nos héros dans l’engrenage d’une mécanique incontrôlable et saisissante, où la dignité est injustement piétinée et où l’amour devient un enfer sans nom.

 L’apparence classique de Belle du seigneur est trompeuse car la plume acérée du narrateur surprend, amuse, ou agace, mais ne laisse jamais indifférent. La prose est violente, et parfois dérangeante, en particulier lorsque certaines scènes atteignent une visualité extrême. C’est cependant ce pouvoir de fascination qui anime l’ensemble de l’intrigue et c’est aussi en ce sens que ce roman de plus de 1000 pages est une expérience unique. En dévoilant sans ménagement les aspects les plus mesquins et les plus généreux de la nature humaine, Cohen dissèque le mythe de l’amour éternel en détruisant irrévocablement les idées reçues des deux héros mais aussi du lecteur. C’est sans doute pour cette virtuose leçon qu’Albert Cohen a reçu pour ce livre le grand prix de l’Académie française en 1968.

Sous son titre aux connotations médiévales, Belle du seigneur est en réalité d’une grande modernité, que ce soit sur la liberté d’aimer ou les désillusions d’une diplomatie en faillite. Mais le roman emprunte aux romans de chevalerie le caractère à la fois épique et grandiloquent qui exalte la grandeur des sentiments et le ridicule du discours. C’est finalement cet équilibre incertain entre des lignes de forces si contradictoires et si majestueuses qui fait de Belle du Seigneur un très grand roman.

Hana Yahiaoui

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