Critique – Le Château (Kafka)

KafkaDeuxième grande publication posthume de Kafka après Le Procès, le roman inachevé Le Château (1926) offre d’emblée au lecteur une perspective très sombre: le personnage principal K. y  est très rapidement rejeté du Château qu’il aspire à pénétrer. Habité de la promesse d’un poste valorisé de géomètre, K. ne l’obtiendra jamais, et c’est sous le sceau de cette fatalité absurde, incompréhensible et contradictoire que se déploie la grande question kafkaïenne: l’homme y fait face à une institution insaisissable dont les règles lui échappent, institution qui n’en demeure pas moins omnipotente et pleine d’influence sur le conditionnement de l’existence que chacun de nous pense mener. Les différentes tractations mises en place par K. ne feront en rien avancer son projet concret d’intégration de la structure.

Aussi ce roman nous présente-t-il une liste de renoncements de grande ampleur réalisés par l’auteur à travers l’évolution de K., parmi lesquels apparaissent celui d’une possession (simple ou définitive) de l’objet du désir -en l’occurrence ici le château qui se dérobe sans cesse à K.-, ou encore du rationalisme absolu comme outil de compréhension du monde incontestable: ici aucun des personnages ne semble vraiment savoir quoi que ce soit, pas même les membres de l’administration du château, et a fortiori pas K., armé de son appréhension scientifique de l’environnement qui le conditionne. C’est ainsi au premier abord un tableau très noir que nous présente Kafka: les personnages semblent tous guidés dans leurs actions par des règles obscures et surtout intangibles, les dialogues tournant pour la plupart courts du fait d’affirmations péremptoires qui ne font l’objet d’aucun développement, et parfois même d’aucune logique apparente. Mais il existe peut-être néanmoins un point d’espoir au sein de cette immense fresque sceptique: au fil des désillusions et des funestes découvertes, au fil des confrontations et des pertes, K. déconstruit et, en quelques sortes dévoile, une vérité plus complexe que celle supposée. Apprenant à renoncer et faisant preuve de pragmatisme, K. semble finalement dans une position certes plus marginale, mais de ce fait plus authentique. Et c’est toute la complexité de cette situation, toute son ambivalence, qui est presque cohérente avec l’inachèvement du roman, que nous révèle l’écriture kafkaïenne teintée d’angoisses et de pessimisme, mais tournée vers une recherche haletante, celle de toute une vie.

Antonin Aubert

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