Mali ô Mali – Erik Orsenna

Mali ô MaliOn ne présente plus Erik Orsenna, tant notre académicien-routard national a su faire preuve, à travers tout son œuvre, de clairvoyance et de justesse pour mettre en lumière les grands enjeux de notre monde. Enquêteur acharné de la mondialisation, Erik Orsenna s’est ainsi attaché en quarante ans d’écriture à éclaircir différentes situations géopolitiques cruciales : l’économie de l’eau, le marché du coton, du papier…

Mais il peut aussi faire preuve de poésie et deuxième roman d’Erik Orsenna consacré au Mali, Mali ô Mali est un journal de bord fictif tenu par Ismaël, petit-fils de Marguerite Bâ, l’héroïne du premier roman Madame Bâ. Celui-ci traite du retour au Mali natal de cette femme, admirée de toutes et de tous dans sa cité de Villiers-le-Bel, dans la France de François Hollande.

Avec finesse, Erik Orsenna dépeint la triste situation de ce pays, à travers le regard de cette femme révoltée, mais aussi à travers celui de la jeunesse, qu’incarne son petit-fils, ex-footballeur devenu griot. Car les raisons de s’insurger ne manquent pas : le jihadisme y étend son influence, la pauvreté règne… Mais c’est avant tout la natalité qui préoccupe Madame Bâ. Elle ne supporte en effet pas de voir toutes ces familles nombreuses peupler les rues d’un pays qu’elle a du mal à reconnaître. Comparée à Jeanne d’Arc pour son aura, Madame Bâ propose en réponse un développement conséquent de la contraception, promouvant les vertus d’une vie mesurée, dans laquelle l’école a son rôle à jouer pour faire grandir chacun, quand la seule réponse apparente à la misère pour les enfants de Bamako demeure la petite délinquance… Et, au fil des rencontres atypiques, au cours des différentes scènes traversées par Marguerite Bâ et Ismaël se tisse une grande fresque balzacienne, qui reste en mouvement pour bien indiquer que, paradoxalement, c’est au sein de cette société dépourvue de bien des acquis matériels, de bien des prérequis au développement, que gisent les plus splendides trésors.

Erik Orsenna présente ainsi avec lyrisme et sagesse une société riche, naturellement emplie d’êtres de bon sens. Ce pourrait être une vision embellie d’une culture autre. C’est en fait un hommage rendu à une culture que nous méconnaissons trop. Pas avare d’une nuance subtile ou d’une anecdote porteuse de sens, Orsenna construit savamment son roman autour de personnages atypiques, éprouvés par les vies qu’ils mènent, et pourtant si éloquents sur la société dans laquelle ils évoluent. Mais c’est avant tout cette forte ironie, s’exprimant par la voix de Mme Bâ, mais aussi dans les descriptions des perfides femmes de « planqués » du pays, de leurs maris militaires manquant de courage ou de panache, qui fait le style remarquable de ce roman. Plus qu’une critique stérile, plus qu’un fatal constat, Orsenna pose des questions fondamentales à travers la situation malienne, celles du rapport à l’avenir, des relations entre populations âgées et jeunes… Et l’on ne peut que reconnaître que c’est toujours avec beaucoup de précision, de nuance et malgré tout d’engagement qu’il parvient à nous représenter les points de vue de ces personnages complexes et à véritablement leur faire dire quelque chose. Ce livre offre ainsi une vraie prise de conscience quant à la terrible situation du Mali, et réussit le tour de force, en plus de soulever toutes les questions essentielles à la survie de cette société, de suggérer l’avènement d’une reconquête de l’identité avec le retour au pays natal de Madame Bâ, qui, sans jamais verser dans la candeur ou la naïveté bien au contraire, se présente comme à même de vraiment traiter les problèmes de son pays dans les circonstances qui lui sont imposées et ce, sans jamais glorifier excessivement son pays d’accueil et ses mœurs. Un authentique retour sur soi, en somme.

Antonin Aubert

Un exemplaire de ce livre, offert par Le Livre de Poche, sera mis en jeu très bientôt. Rendez-vous sur notre compte facebook pour en savoir davantage !

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