Critique – La septième fonction du langage (Binet)

Septième fonction du langage - Couv

Qui a tué Roland Barthes ? C’est le cœur de l’intrigue du roman de Laurent Binet dont la thématique plutôt originale, annoncée dès la couverture, intrigue le lecteur. Doit-on remettre en cause la version « officielle », le camion qui a écrasé le sémiologue était-il conduit par quelqu’un qui avait de mauvaises intentions ? Barthes a-t-il été « débranché » à l’hôpital, une fois sauvé par les secours ?

Afin de répondre à ces questions, nous suivons le commissaire Bayard, rustre et fatigué par les élucubrations intellectuelles et Simon Herzog, choisi par le commissaire pour ses facultés d’observations et ses connaissances du milieu. En effet, ce roman nous permet de rencontrer les grands intellectuels des années 1970-80 : Sollers, Althusser, Kristeva, Lacan, Eco ou de (re)vivre le duel politique de 1981 entre Giscard et Mitterrand…

Tout ce que l’on sait c’est que Roland Barthes quittait un repas avec François Mitterrand lorsqu’il a eu son accident. On sait également que le linguiste Roman Jackobson aurait écrit un manuscrit dans lequel il présente une « septième fonction du langage » capable, lorsqu’elle est maitrisée, de convaincre n’importe qui. La recherche de ce manuscrit va donc devenir l’élément central du roman et nous permettre de naviguer de Paris, à Ithaca (Etats-Unis) et également à Bologne. Les personnes mal intentionnées, et elles sont nombreuses, ne doivent évidemment pas avoir accès à ce manuscrit. Les deux personnages centraux du roman vont donc essayer de remonter toutes les pistes pour essayer de comprendre ce qui a bien pu se passer le jour de l’accident ayant conduit Barthes à l’hôpital, surtout que les personnes l’ayant côtoyé dans les derniers moments de sa vie semblent eux aussi en grand danger.

Mais au-delà de l’enquête policière, Laurent Binet nous permet de découvrir – sans jamais sombrer dans une érudition qui détournerait le lecteur du plaisir de l’intrigue – certaines connaissances de base de sémiologie (l’étude des signes linguistiques). Ce livre pourra faire office de Petit Jackobson illustré pour ceux qui le désirent, il n’en reste pas moins que son fil directeur nous mène à découvrir un sombre groupe, le Logos Club qui réalise des joutes oratoires à enjeu important. Cette société secrète semble détenir la clé de toute l’intrigue mais ses membres sont impitoyables et mettront en grand danger les personnages qui l’approcheront.

A partir d’un fait réel, Binet translate peu à peu vers l’irréel romanesque. Le style est très détendu malgré une intrigue lourde et la narration semble de plus en plus tournée vers un délire qui rend le plaisir de lecture encore plus grand : quelle est la limite entre le réel et le roman ? Afin de détruire encore plus cette frontière, l’auteur nous explique aussi que les paroles prononcées par les personnages réels sont dans la plupart des cas des citations exactes. Cela rend encore le flottement plus grand et on prend ainsi beaucoup de plaisir à lire des dialogues pas toujours clairs ou précis.

Ce roman semble déjà un des évènements littéraires de la Rentrée. Sa thématique et le projet original de Laurent Binet relèvent de deux critères importants pour marquer cette Rentrée Littéraire.

Grégoire Marette

La septième fonction du langage est disponible sur le site de Grasset en formats papier et numérique (http://www.grasset.fr/la-septieme-fonction-du-langage-9782246776017), ainsi que dans la plupart des librairies.

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