Voyage au bout de la nuit – Céline

Dans la vie d’un lecteur, la première rencontre avec Céline est inévitablement marquante. À la lecture des premières pages – des premières phrases même  , on marque un arrêt, accompagné d’un froncement de sourcil, ou d’un sourire de délectation.

Dans tous les cas, on s’interroge. En refermant la dernière page, il est difficile de mettre des mots sur son ressenti. C’est pourtant ce que je vais tenter de faire en ce qui concerne le Voyage au bout de la nuit.

Lorsqu’on a lu des centaines, peut-être des milliers de pages de littérature classique, lorsqu’on a admiré la syntaxe proustienne, aimé Mallarmé, rêvé avec Baudelaire, la découverte du style de Céline dans le Voyage au bout de la nuit est brutale, presque cruelle.

L’emploi de l’oralité pure, des « mots de la tribu », signe une rupture totale avec tout un héritage littéraire. On ne peut qu’esquisser un mouvement de recul intérieur devant les incorrections grammaticales, l’emploi d’expressions vulgaires, les néologismes aux relents racistes. L’humour féroce et agressif de Céline nous déstabilise, nous exclut presque. Mal à l’aise, privé de points de repères, on ne peut que donner raison à G. Picon, lorsqu’il déclare « C’est l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé ».

On reconnaît alors que par son style dérangeant, Céline a aboli toutes les barrières du langage, pour faire de son roman une pointe d’émotion pure. Le refus de poursuivre une tradition littéraire est, pour Céline, le premier pas vers la destruction de tout idéal. Pourquoi parler de l’intrigue, lorsque celle-ci semble être le miroir du cheminement littéraire ? Un seul mot pourrait résumer l’intrigue, un mot que le style n’a de cesse de marteler : l’échec. Cet échec est dans l’usage fréquent, presque obsédant, du pronom indéfini « ça » : il marque la détresse de l’homme devant l’innommable, son incapacité à décrire l’horreur de la nature humaine. L’échec est encore dans l’absence de subordination, la juxtaposition absurde d’une infinité de phrases. Par cette syntaxe, c’est l’absence de lien logique dans un monde dépourvu de sens que nous crie Céline. Finalement, une fois l’impression dérangeante du mépris de l’auteur mise de côté, on perçoit une forme d’humilité douloureuse dans cet oral hoquetant, dépouillé. On ne ressort pas indemne de la lecture du Voyage au bout de la nuit. La dureté du langage nous force à faire directement face à la noirceur irrémédiable de l’âme humaine. L’imagination visuelle de Céline, très frappante, nous est communiquée à travers les nombreuses comparaisons. Il brise tous les tabous en comparant le sang à de la confiture – introduisant ainsi le motif du cannibalisme, en associant obsession de la mort et sexualité, et enfin en amenant l’idée que le corps vivant est déjà décomposition, putréfaction nauséabonde. Dans le Voyage au bout de la nuit, tout aboutit à un simple constat, celui de la déshumanisation absolue. L’homme est voué à entrer dans le cercle infernal de la violence qui conduit à l’insensibilité puis à l’amour du mal.

Aussi nombreuses et justifiées que soient les controverses concernant Céline, son antisémitisme et son racisme, son génie littéraire est indéniable. Le Voyage au bout de la nuit irradie une beauté noire qui tient au cynisme désabusé de Céline. Il ne tait rien du sadisme, de l’obscénité, de la pulsion de domination et de mort en l’homme. En refermant le livre, on peut se surprendre à vouloir respirer, espérer. On passe à autre chose, parce que rester dans le Voyage au bout de la nuit, c’est se condamner à l’amertume et au désespoir. Mais on garde l’impression étrange que quelque chose de grand s’est joué dans ce roman, à la fois en nous et dans le monde littéraire.

Publicités