Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq – Analyse critique

1375708_523705054379061_1238123705_n«Ce livre est dédié à lʼhomme.» (Epilogue)

Publié en 1998 par Flammarion et frôlant la même année sa consécration par lʼAcadémie Goncourt (qui patientera douze longues années avant de canoniser lʼécrivain), Les Particules élémentaires est certainement lʼouvrage le plus représentatif de lʼoeuvre houellebecquienne : cynisme, crudité lexicale, démystification du sexe, ellipses, impartialité, noirceur et pourriture constituent le coeur du roman. Pour quʼun tel cocktail sʼavère potable — car il lʼest —, lʼauteur camoufle la tranche de ses lames dans une scientificité débordante qui fait souvent défaut à son style ; ce sacrifice (nullement omis) berne lʼattention du lecteur et permet le déroulement dʼune trame négligée qui, paradoxalement, nʼappauvrit nullement la globalité de lʼoeuvre.

Le dualisme fédérateur et destructeur

Michel et Bruno, demi-frères séparés puis élevés par leur grand-mère respective, entretiennent des rapports à lʼexistence — au sein de laquelle Houellebecq accorde une importance primordiale au sexe — diamétralement opposés.

Le premier est biologiste généticien, célibataire, infiniment déterministe, réservé, aux antipodes du séducteur, et dont lʼunique objectif est la démonstration de lʼinutilité du sexe dans lʼavenir de lʼévolution.

A lʼinverse, Bruno est complexé : professeur de Français au lycée (métier quʼil a choisi pour mieux courtiser les jeunes filles), sa vie sans idéaux (hormis la recherche dʼune société ultime quʼil partage avec Huxley) nʼest guidée que par ses expériences sexuelles et la recherche de la jouissance.

Le troisième et dernier chapitre du roman — cette dialectique moralisante se ressent tout au long de la lecture et devient rapidement désagréable — rassemble les deux frères dans la même misère affective quʼils avaient fuie. On admire le talent de Houellebecq lorsquʼil nous piège dans nos propres paradoxes : en peignant initialement le portrait (quʼil justifie à merveille) dʼune existence heureuse par lʼabsence totale de valeurs, dʼidées et de croyances, il instaure un formidable parallèle entre sa trame et sa démonstration — ce qui manquait jusque là — en nous expliquant quʼun tel modèle est finalement voué à lʼéchec et conduit à la destruction, à lʼinstar de toute autre alternative.

Cette dynamique sʼillustre par les concepts de soumission et de dualisme qui surplombent le texte de la préface à lʼépilogue : le corps de Michel est entièrement soumis à son esprit, tandis que les décisions de Bruno nʼobéissent quʼà son corps. On y retrouve donc une symétrie parfaite qui prend sens dans les deux premières parties de lʼoeuvre ; ce dualisme forme une sorte de cohérence qui maintient les deux protagonistes dans une extrapolation de la déchéance, mais qui n’empire pas et qui voile la peur de la mort. Cet entêtement idéologique conduit même les deux frères, lors dʼune phase de «calme avant la tempête», à trouver lʼamour (dont la définition varie évidemment entre les deux personnalités).

Mais la relation est irrémédiablement tournée vers soi, non pas vers lʼautre ; ainsi, cette soumission relative au dualisme qui constituait la force (ou du moins, assurait la survie) de leur existence plonge définitivement dans la destruction de leur identité. Houellebecq est virtuose dans le déploiement de ses croyances ; on regrette simplement quʼil sʼancre à cette trame simpliste et épurée qui couvre ses idées dʼune pesanteur contagieuse.

Houellebecq, une gueule ou un style?

Beaucoup critiqueront la platitude dʼun style neutre, détaché et saccadé. Il serait hypocrite de lʼinfirmer, du moins dans Les Particules élémentaires : «Elle avait une forte poitrine. Elle allait lui succéder à la tête de lʼunité de recherche. La plupart de ses publications portaient sur le gène DAF3 de la drosophile ; elle était célibataire». Mais réduire le lauréat du Prix Goncourt 2010 à un «auteur de fond» relève de lʼincompréhension de son oeuvre générale.

En réalité, il nʼy a pas de style Houellebecq, puisquʼil adapte sa plume — qui sʼavèrera plus fructueuse et diversifiée quelques années plus tard — à lʼenvironnement de son texte. Dans un ouvrage aussi scientifique que celui-ci, il aurait été inconcevable dʼadopter un style dʼacadémicien qui serait venu rompre la cohérence et le déploiement funeste de son roman.

Dʼautres tenteront de décrédibiliser ce dernier en dénonçant lʼaspect provocateur dont il fait preuve à maintes reprises, et quʼils jugeront comme une bombe médiatique à vocation commerciale. Il y a de quoi sʼindigner : la provocation est un régal, et sʼen priver afin de sʼoffrir une image conformiste gâcherait le talent de lʼécrivain. On appréciera donc plusieurs raccourcis agréablement cyniques qui font gémir quelques journalistes : «Jʼaurais bien pu adhérer au Front national, mais à quoi bon manger de la choucroute avec des cons?».

Enfin, on sʼétonnera du respect quʼil voue à la religion : à lʼinverse de certains intellectuels athées qui sʼévertueront à critiquer drastiquement tout type de croyance, Houellebecq reconnaît son utilité, allant jusquʼà la qualifier de «nécessaire à la survie» dans un mouvement machiavelien.

Encore une autobiographie?

Est-ce une mode ou une acceptation de lʼarrogance par nos romanciers contemporains? Les autobiographies (ou fictions à fonds autobiographiques, qui ont pour seule différence de ne pas sʼassumer) fleurissent comme jamais. Il est difficile de ne pas reconnaître «la trace Houellebecq» dans Les Particules élémentaires. Mais il est nécessaire de sʼy intéresser pour comprendre la globalité de lʼoeuvre.

En effet, remarquer que lʼun des deux personnages principaux porte le prénom de son auteur nʼest pas suffisant pour expliquer nombre de péripéties et morales (aussi agaçantes soient-elles) que lʼécrivain nous transmet.

Par exemple, les deux protagonistes sont élevés par leur grand-mère et haïssent leur mère au plus profond dʼeux-mêmes. Soulignons que «Houellebecq» est le nom de famille de la grand-mère de lʼauteur, que ce dernier a souhaité adopter après que cette dernière eut achevé son éducation en lʼabsence de ses parents qui le considéraient comme autiste.

On peut également noter que cʼest au lycée de Meaux (sur les bancs duquel Michel Houellebecq a étudié) que Bruno, au «physique disgracieux», se fait maltraiter par ses camarades.

Ce même protagoniste, dans le roman, se rajeunit de deux ans lorsquʼon lui demande son âge, afin de mieux plaire aux jeunes filles. Est-il important de souligner que lʼécrivain a toujours affirmé être né en 1958 alors que son acte de naissance est signé en 1956?

Bruno se masturbe sous son bureau à la vue de ses élèves lorsquʼil dispense ses cours de français. Lʼauteur décrit ces jeunes adolescentes aux «jupes en skaï» «excitantes» et «blanches comme des oies» dans Configuration du dernier Rivage (2013). 

Houellebecq est un auteur de la souffrance. Mais il est trop (délicieusement) arrogant pour nous cracher sa douleur à lʼétat brut. Il la maquille, lʼexacerbe, lui donne vie afin de nous proposer un magnifique monstre de Frankenstein… qui a ses yeux.

Critique proposée par Hugues Duproz

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