Noces à Tipasa – Albert Camus

Noces à Tipasa

EDHEC Littérature reprend la présentation hebdomadaire d’un texte de son choix ! Ses membres, réveillés d’un sommeil léthargique relatif à quelque sémi ou entretien , se dirigent d’un pas troublé mais décidé vers leur bibliothèque commune. A peine entrés, bien que mécaniquement entraînés vers l’aile Est (poésie) du bâtiment, ils s’arrêtent après quelques pas, inexplicablement envoûtés par un petit ouvrage, trônant en chef parmi quelques livres boursouflés : je parle des Noces d’Albert Camus.
Ces descriptions délicieusement interminables de paysages algériens chers au coeur de l’auteur étaient qualifiées par ce dernier d’«essais poétiques». Alors que Damien, au fond de la salle, discute avec lui-même la place de la métaphysique dans la prose camusienne d’après-guerre («formidable», selon lui), ses frérots et soeurettes s’accordent sur le choix du texte : «Noces à Tipasa» sera l’objet de leur attention. Voici l’extrait que le gourou lit à haute voix, tandis que la chaman dirige la transe et que la trésorière commence la quête au sein des membres :

«Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres.
A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils.
L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme.
A peine, au fond du paysage, puis-je voir la masse noire du Chenoua qui prend racine dans les collines autour du village, et s’ébranle d’un rythme sûr et pesant pour aller s’accroupir dans la mer.
Nous arrivons par le village qui s’ouvre déjà sur la baie. Nous entrons dans un monde jaune et bleu où. nous accueille le soupir odorant et âcre de la terre d’été en Algérie.
Partout, des bougainvillées rosat dépassent les murs des villas; dans les jardins, des hibiscus au rouge encore pâle, une profusion de roses thé épaisses comme de la crème et de délicates bordures de longs iris bleus.
Toutes les pierres sont chaudes.
A l’heure où nous descendons de l’autobus couleur de bouton d’or, les bouchers dans leurs voitures rouges font leur tournée matinale et les sonneries de leurs trompettes appellent les habitants.»

Dès les premières phrases, on comprend naturellement ce que Camus signifie par «essai poétique» : n’ayant pas la prétention (ou ce qu’il pense en être) d’assimiler son texte à «La Poésie», il la qualifie simplement à un substantif formel, l’essai. Le titre reflète donc la puissante modestie de la globalité de l’oeuvre, qui offre aux descriptions un écoulement translucide, sans engagement ni thèse, comme s’il refusait de trahir son Algérie natale par une infidélité interprétative. Cette éclaircie de douceur est d’autant plus pertinente que l’ouvrage fut publié (en 1939) entre deux monstres idéologiques du Cycle de l’absurde : Caligula (1938) et le Mythe de Sisyphe (1941).
Toutefois, cette fidélité à la nature n’est en rien l’élément directeur des Noces : de la même façon que Camus concentre L’Etranger (1942) sur le monde et les sensations qu’il procure, Les Noces sont l’objet d’une formidable confrontation entre le corps et l’existence («L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme.»). Contrairement au romantisme classique qui annihile la place de l’homme face à la puissance de la nature et du destin (lire quelques pages des «Méditations poétiques» d’Alphonse de Lamartine pourra vous remettre les idées au clair), le rapport camusien entre les deux parties n’est ni doux ni belliqueux ; il exploite un constant frottement neutre entre l’être humain et son environnement, sans que l’un des deux soit considéré comme supérieur : l’Homme aime mais agresse la Nature, la Nature aime mais agresse l’Homme.
On peut enfin souligner le halètement dont témoigne la structure des Noces : la majorité des phrases successives n’étant nullement corrélées, les paragraphes sont courts, nombreux, volontairement incohérents : «Toutes les pierres sont chaudes.». On y constate donc une recherche de la naturalité dans la forme, et non dans le fond, qui apparaît quant à lui comme la conséquence logique de la plume de son auteur.

La ville de Tipasa, à l’effigie de son amoureux, a dressé une stèle portant des inscriptions directement issues des Noces : «Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure».
Cet amour pour un lieu atypique n’est pas sans rappeler le magnifique morceau «Il y a» de Jean-Jacques Goldman. Dans l’album «Entre Gris clair et Gris foncé», en 1987, il chante : «Et plus la terre est aride / Et plus cet amour est grand / Comme un mineur à sa mine / Un marin à son océan».

Critique proposée par Hugues Duproz

Publicités