Suffit-il donc que tu paraisses, Louis Aragon, Le Roman inachevé, 1956

Ce samedi, un vieux livre poussiéreux et boursouflé est tombé de la bibliothèque d’EDHEC Littérature. C’était un exemplaire du «Roman Inachevé» de Louis Aragon, dans la collection «Poésie 45» des Editions Seghers. Sa chute a corné la page 67, que nous nous sommes empressés de lire. Voici ce qu’on y a trouvé :

 »

Suffit-il donc que tu paraisses
De l’air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse

Eau forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenêtres
Tu me rends la caresse d’être
Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaître
Notre histoire jusqu’à la fin

C’est miracle que d’être ensemble
Que la lumière sur ta joue
Qu’autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois, je tremble
Comme à son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble

M’habituer m’habituer
Si je ne le puis qu’on me blâme
Peut-on s’habituer aux flammes
Elles vous ont avant tué
Ah crevez les yeux de l’âme
S’ils s’habituaient aux nuées

Pour la première fois ta bouche
Pour la première fois ta voix
D’une aile à la cime des bois
L’arbre frémit jusqu’à la souche
C’est toujours la première fois
Quand ta robe en passant me touche

Prends ce fruit lourd et palpitant
Jettes-en la moitié véreuse
Tu peux mordre la part heureuse
Trente ans perdus et puis trente ans
Au moins que ta morsure creuse
C’est ma vie et je te la rends

Ma vie en vérité commence
Le jour où je t’ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m’a montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au coeur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j’ai flambé comme un genièvre
A la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi

 »

Ne croyez pas que votre jalousie se limite à l’incapacité de reproduire une telle déclaration pour l’élu(e) de votre coeur : le plus frustrant est la persévérance sentimentale et littéraire dont Aragon fit preuve entre 1928 (sa rencontre avec Elsa Triolet, romancière et belle-soeur de Vladimir Maïakovski) et 1982 (sa mort). «Cantique à Elsa», «Les Yeux d’Elsa», «Elsa», «Le Fou d’Elsa», «Il ne m’est Paris que d’Elsa» sont autant de recueils dont les mots sont uniquement dédiés à sa muse.

Cette folie passionnelle engendre des poèmes crachés, très peu ponctués, dont les vers souvent libres dégagent une musique rythmée, puissante, presque céleste.

Aragon n’a jamais apprécié le «suggéré». S’ancrant dans un réalisme absolu (comme «Le Paysan de Paris» et «Aurélien» en témoignent), ses poèmes ont rarement une vocation purement stylistique (pour les intéressé(e)s, je vous renvoie toutefois à «Entracte», dans «Elsa», 1959).
Communiste de première heure (sous l’influence des Dadaïstes et des Surréalistes, qu’il fréquente au cours des années 1920), ses oeuvres ont, au contraire, une vocation populaire : un siècle après Baudelaire qui créa le Beau à partir du Laid, Aragon inventa le Beau à partir du Simple.

EDHEC Littérature repose désormais Le Roman Inachevé au quatrième étage de l’aile Ouest de sa bibliothèque, et vous souhaite un joyeux Noël.

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