Les Effarés, Arthur Rimbaud, Poésies, 1870

Comme chaque weekend, nous vous présentons un poème de la bibliothèque d’EDHEC Littérature. Nous avons opté cette fois-ci pour « Les Effarés » d’Arthur Rimbaud (Poésies, 1870). On y retrouve un trait caractéristique de l’auteur : le portrait d’une classe sociale dressé par une plume volontairement innocente et spontanée. Mais contrairement à des poèmes comparables (cf « A la Musique », Les Cahiers de Douai, 1870), Rimbaud rompt ici tout lien avec ses influences parnassiennes : grâce des enjambements répétés, une ponctuation brisant le rythme général du texte et un vocabulaire presque immersif, l’auteur donne du relief à son poème et le boursoufle volontairement afin de lui offrir ce réalisme époustouflant.

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.

Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune
On sort le pain,

Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre,
Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses
Entre les trous,

Mais bien bas, comme une prière
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,

Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
Et que leur lange blanc tremblote
Au vent d’hiver.

Publicités