Brise Marine, Stéphane Mallarmé, Poésies, 1899

EDHEC Littérature, obnubilée par sa soif de partage des plus grands textes francophones, n’a cessé de chercher un poème méritant durant tout son weekend. Car, hélas, parmi tous les livres dont sa bibliothèque dispose, nulle chair morte ou vivante ne semblait convenir à l’intérêt et au goût de tous. Toutefois, cette réflexion a rappelé à ses membres l’un de ses vers préférés : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. ». Tiens, et si l’on se dirigeait vers l’aile Est de la bibliothèque afin d’ouvrir le recueil «Poésies» de Stéphane Mallarmé (1842-1898) à la page 22 des Éditions « La Revue Indépendante » ?
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux!
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature!
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Quelle cruelle condition que celle de cette figure éternelle des Poètes maudits ! Les Parnassiens (élan littéraire constitué par des écrivains du XIXe siècle assoiffés de perfection stylistique, parfois au détriment du fond comme peuvent en témoigner des auteurs tels que François Coppée) sont souvent accusés de non-poésie du fait de leur rigueur formelle camouflant une sensibilité parfois laissée de côté. Mallarmé, toutefois, n’a pas la beauté sonnante comme objectif ultime. En effet, ses césures harmonieusement placées et ses consonnes parfaitement équilibrées témoignent moins d’une arrogance tendancielle que d’un profond désir d’évasion : le fond ne se permettant un jugement mesurable, l’élégance de la forme est pour l’auteur le seul moyen de s’émanciper de la réalité, étayée par des thèmes bien connus (l’océan, le ciel, la nuit et le navire s’ancrent parfaitement dans le champ lexical de la fuite).
Mallarmé est peu étudié, car l’aspect très suggéré de sa poésie en décourage plus d’un ; sa plume est pourtant l’une des plus tourmentées et des plus virtuoses de la littérature francophone. Pour les passionnés, je vous renvoie à « Las de l’amer », l’un de ses chefs-d’œuvre trop souvent délaissés.

EDHEC Littérature souffle les bougies en cire carmin qui longent l’aile Est de sa bibliothèque et vous donne rendez-vous la semaine prochaine.

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